« La dégradation environnementale est aussi forte dans les océans sur les continents », interview de Jean Boucher

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  • 7 avril 2008

Interview parue dans le magazine Nautilus

 

Jean Boucher est halieute au sein de l’Ifremer. Il a été notamment en charge du programme Défi Golfe de Gascogne. A partir du département « Ressources halieutiques » de l’institut, il livre sa vision des enjeux de la préservation des océans et des conséquences pour l’être humain.

 

Quand on parle de protection des espèces, on évoque souvent des espèces terrestres à l’instar des pandas ou encore des ours polaires. Qu’en est-il sur la biodiversité marine ?

Ces cris d’alarmes ont aussi concerné les marsouins par exemple. Or avec le réchauffement climatique, il se trouve que les marsouins reviennent, avec abondance, dans nos régions. Ces exemples engendrent une réaction épidermique dans l’opinion publique car ces espèces sont emblématiques de ce que l’on appelle communément la biodiversité. Il existe des millions d’espèces qui sont menacées. Certaines dont nous ne soupçonnons même pas l’existence.

 

On pense par exemple aux bactéries sans lesquelles il n’y aurait ni fromages, ni yaourts…

Oui. Les bactéries souffrent d’une image négative qui leur accolée. Je crois que le grand public devrait réclamer la préservation des bactéries.

 

La dégradation est-elle plus rapide dans le milieu maritime que terrestre ?

En terme de vitesse, le rythme est identique. Par contre les mécanismes en œuvre sont différents. Sur terre, cela se voit. Nous sommes intégrés dans ce milieu, c’est notre espace. De la mer on ne voit que la surface. Nos contacts sont beaucoup moins directs. Ce qui est nuisible pour les uns sera défendable ou jugé utile par d’autres. Le poids et l’amplitude des pressions humaines sur le milieu marin grandissent. Il y a trente ans on parlait du pouvoir d’auto-épuration des océans, il n’en est plus question aujourd’hui. Seuls les spécialistes savent que la dégradation environnementale qui touche le monde marin est aussi forte et décelable que sur les continents.

 

L’heure est aujourd’hui à la mobilisation tous azimuts sur les questions écologiques. Qu’en est-il de la coopération internationale ?

Il existe un certain nombre de collaborations au niveau européen sur le climat, l’organisation des recherches. Par ailleurs des réseaux d’observations mondiaux tel Global Ocean Observing System (GOOS) apportent des données essentielles sur les prévisions climatiques et marines. Des composantes régionales sur le Golfe de Gascogne, la mer celtique, la Baltique, l’antarctique… permettent d’affiner les données.

 

Et avec des pays en émergence comme en Asie où en Chine et au Vietnam, les activités aquacoles connaissent un boom considérable…

L’aquaculture mal maîtrisée peut engendrer une détérioration très rapide de la qualité environnementale et peut toucher l’homme par des parasitoses. Le milieu marin réagit très rapidement aux excès qu’il subit. C’est le recul d’expérience qui nous permet de dire cela. La pression de l’urgence, hélas, conduit à l’action. La surexploitation du littoral entraîne de fortes difficultés. Taïwan en fait actuellement l’amère expérience puisque en raison de la surexploitation un certain nombre d’espèces ne peuvent plus y être élevées et les possibilités de diversification sont réduites. Cela ouvre une voie porteuse de développement à moyen terme sur la mise au point et la commercialisation de système sanitaire et de prévision du risque à destination des pays asiatiques.

 

Vous avez dirigé le programme scientifique Défi Golfe de Gascogne qui a consisté en l’étude en profondeur de l’ensemble de cet écosystème. Quels sont les principaux enseignements de cette opération ?

Pendant quatre ans, 80 chercheurs et ingénieurs ont été mobilisés, et un budget d’1,5 million d’euros a été alloué à cette opération. L’idée était de faire le bilan de l’écosystème Golfe de Gascogne, de ses ressources de pêche et de leur environnement physique et biologique, et des pêcheries qui les exploitent. Nous nous sommes ainsi rendus compte d’un certain nombre d’évolutions fortes. Une partie d’entre elles sont la conséquence d’un changement global climatique. Les températures moyennes des eaux se sont élevées d’environ 1°C en quinze ans. C’est supérieur à ce que l’on mesure dans l’air et aux oscillations naturelles du climat. L’augmentation des nitrates dans le Golfe de Gascogne est de 70% en l’espace de 20 ans. Cela change la chaîne trophique. Alors que dans le même temps nous constatons une diminution des phosphates liées à la meilleure maîtrise dans les usages des lessives et un traitement des eaux urbaines améliorées. Il reste des difficultés à réguler les activités humaines, agricoles notamment, sur les bassins versants.

 

Et sur les stocks de poisson ?

On observe désormais fréquemment des espèces tropicales dont l’aire de distribution ne dépassait pas Gibraltar il y a trente ans. Certaines espèces indigènes se font plus abondantes. C’est le cas pour la dorade grise ou, probablement, pour le bar. D’autres par contre migrent ou disparaissent, à l’instar du cabillaud ou de la morue qui ont des affinités avec des eaux plus fraîches. Avec pour corollaire une diminution de l’abondance et une moindre reproduction. Ce changement dans les conditions de production n’est pas sans conséquence économique pour les pêcheries. On le remarque avec l’anchois. Le défi aujourd’hui est d’assurer à la fois la survie économique pour la filière pêche et celle des espèces.

 

L’évolution de la réglementation internationale, les actions internationales sont-elles suffisantes pour répondre à ce défi ?

C’est peut-être l’âge qui me fait dire cela, mais je les considère comme satisfaisantes. La convention de la biodiversité date de quinze ans. Cela a été long à mettre en place mais cette thématique est dorénavant traitée comme l’égale du grand risque avéré qu’est le changement climatique. Les réactions des autorités et les actions mises en œuvre sont à la fois réalistes et efficaces. Les organisations non-gouvernementales (ONG) ont fait bouger les choses. C’est un peu la dictature de la peur et non la mobilisation par la raison. Il n’y pas que le panda d’ailleurs de concerné, les coraux d’eaux froide ou encore la grande vasière, avec l’interdiction du chalutage ont fait l’objet de beaucoup d’attention. Cela canalise l’attention des institutions. Ce n’est pas la meilleure manière de procéder à mon sens, mais c’est sans conteste la plus efficace.

 

En matière de consommation de produits de la mer, faut-il s’attendre à des changements ?

Nos habitudes alimentaires se concentrent sur une dizaine d’espèces très prisées des consommateurs que nous sommes. En conchyliculture par exemple, il s’agit de l’huître creuse et la coquille Saint-Jacques. En cas de présence de parasites, liée à un facteur humain ou bien à un événement naturel, un hiver rigoureux, un épisode de canicule, l’espèce cible disparaît sans aucune possibilité de changement. On ne peut pas prévoir ce que sera la nature dans plusieurs décennies. Cela suppose donc de se recultiver et de modifier certains de nos comportements. C’est possible même si cela suppose une adaptation. Les Français n’aiment pas le chinchard, auquel ils préfèrent le merlu, alors que les Espagnols en raffolent. Cet ancrage culturel culinaire sera amené à changer.

 

Peut-on alors imaginer des relations bilatérales fortes entre le pôle mer et ceux en lien avec l’agroalimentaire tel Valorial ?

Ces relations ont dépassé le stade des prémisses car il y a une convergence d’intérêt et d’idées entre les deux. Notamment pour la pêche. On voit approcher à grands pas la règle du rejet zéro. Cela entraînera la lutte contre le gaspillage, avec la valorisation des peaux de poissons, des arêtes, et le débarquement des espèces non-commercialisées. Ce dernier point visant à mieux contrôler l’accès à la ressource. L’avenir est à la valorisation des co-produits et d’une meilleure commercialisation des espèces. En ce sens, nous collaborons avec ce que les Québécois appellent « le créneau d’excellence », l’équivalent du pôle mer, pour échanger et mettre en commun notre questions et nos méthodes d’approche sur la valorisation de la pêche. Le temps des enceintes fortifiées n’est plus, et seule la collaboration peut nous faire progresser rapidement.

 

A cet égard, au bout de deux ans d’existence, le premier bilan des pôles mer est-il en phase avec les objectifs ?

S’engager dans ce processus supposait de prendre un risque important : celui d’échouer intégralement par défaut de projets ou par manque de projets intéressants. Avec le recul, non seulement il n’en est rien mais nous avons réussi à démontrer notre capacité collective à nous surpasser.

 

Dans cette « course » à la préservation de la planète, et donc des océans, certains pays sont-ils plus en avance que d’autres ?

On part tous à égalité. Les Américains ne sont pas ici les plus efficaces ou les plus réactifs. Nous assistons à une rupture de civilisation, plus grande encore que l’arrivée de la machine à vapeur. On voit les signes partout de ce changement. Il n’y a plus de place à l’expansion économique par l’exploitation des ressources primaires. Pour preuve, le pétrole, on en voit la fin, le poisson, on en voit la fin, la forêt amazonienne, on en voit la fin, des espaces littoraux propres, on en voit la fin. La question n’est pas de savoir si cela changera mais de savoir quel prix nous paierons à l’occasion de ce changement. Et de là de réfléchir à l’éthique des solutions.

 

 

 

En savoir plus sur Internet

Réseau Goos. http://diusys.cms.udel.edu/ios/GOOS_ios.htm

Défi Golfe de Gascogne. http://www.ifremer.fr/gascogne/

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Commentaires

  1. […] Spécialiste des ressources halieutiques au sein de l’Ifremer, Jean Boucher est mort vendredi dernier. Cet homme de bien, très sensible aux questions environnementales, avait passé sa carrière au sein de l’institut de recherche océanographique. Je l’avais interviewé en 2007. Vous trouverez l’interview en cliquant ici. […]