Le pastéchou de ma grand-mère

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  • 7 mai 2011

Les saumons reviennent toujours à  la rivière qui les a vus naître. Il en va de même, je crois, pour les êtres humains. Sur la route qui mène à  Plouguerneau se dessine le clocher de l’église autour duquel, pendant longtemps, la vie de ce village s’est animée. Un peu plus loin, vers la côte, se trouve le lieu-dit de Kerscao en Lilia. A droite, après le panneau, une petite maison rénovée, où vécut ma grand-mère paternelle. Dans la famille, on l’appelait Mémé Lilia, pour la distinguer de Mémé Plouguerneau. A chacun sa géographie. Aujourd’hui on dirait Mamy Saint-Pierre ou Mamy Paris. Aujourd’hui plutôt on dirait Mamy Marie ou Mamy Françoise.

Pour ses amis et ses voisins, Mémé Lilia était Mom Ses. Du breton qui signifie Maryvonne et Françoise, le premier pour son prénom et le second pour celui de sa mère.

Son mari s’appelait René, que tout le monde appelait, Nan Ar Mabic. Comme son fils (mon père) se prénommait René, on l’appelait aussi Nan Ar Mabic (l’équivalent du fils de son père, le fils à  René). Si on avait continué à  parler breton, pour moi cela aurait été Mikaël Ar Mabic.

Un jour chaud durant l’été, près du cerisier de son jardin où je me gavais de ces fruits sucrés jaunes et rouges, des Napoléon, une voisine me demandait :

– Elle est où Mom Ses?

– Elle est partie par là , répondis-je en montrant l’étendue des champs qui séparait sa maison de celle de sa fille aînée, Joséphine, surnommée Fine.

C’était une époque où l’on rendait visite aux gens en prenant le chemin le plus court, dussions-nous passer à  travers champ plutôt que d’emprunter les routes. Les chemins de traverse sont aussi ceux des sentiments.

La petite maison de Mom Ses a accueilli pendant leur enfance les huit rejetons du couple: François, Roger, Joséphine, Jeanine, René, Maurice, Jean-Louis et Jean-François. René le père est mort des suites d’un accident de la route à  une époque où l’on appelait le docteur qu’en dernier recours, puisque cela coûtait cher et que l’on avait pas l’argent nécessaire pour le payer. Si bien que je ne l’ai jamais connu. La seule image que j’ai de lui est celle que l’on peut apercevoir sur sa pierre tombale au cimetière de Lilia. Une image en noir et blanc et jaune.

MéméLilia

Sans chauffage central et sans isolation thermique, Mémé Lilia chauffait cette maisonnette typique et accueillante avec un poêle à charbon qui engloutissait ces cailloux ovales de combustible avec avidité. Dans le grenier, des pois séchaient dans des cageots et des échalotes aux poutres. A l’étage, une chambre avec des lits et des crucifix. Pour descendre, une escalier aride en bois dans lequel l’exploit ultime était de ne pas tomber. Le rez-de-chaussée tenait de lieu de vie principal. Sur le lit, un couvre-lit (un objet qui a quasiment disparu aujourd’hui) en velours rouge d’une grande douceur. Les draps blancs rêches sentaient l’amidon et le propre. Sur une commode, à  proximité, un gros et lourd engin encore branché sur Radio Londres. Au milieu, une table entourée de chaises, de bancs. Combien pouvions-nous être autour? Mes souvenirs me chuchotent des milliers tant la foule me semblait nombreuse alors. La raison m’invite à répondre une vingtaine.

C’est là  que l’on mangeait et autant dire que manger était une activité sacrée dans cette maison. Peut-être autant que la prière au «  petit jésus » le soir avant de s’endormir.

Pour comprendre cet intérêt pour la nourriture, il faut remonter un peu en arrière. Quand son époux meurt, ma grand-mère se retrouve avec huit bouches à  nourrir, plus la sienne et sans beaucoup de sous pour le faire. La hantise est de manquer de patates pour le repas du soir. Alors on se débrouille. Les grands sont invités à travailler le plus vite possible pour gagner des sous et en ramener un peu à la maison, pour les frères et les sœurs qui restent. On rapièce les vêtements et on passe les chaussures des aînés vers les cadets. A bas l’hyper-consommation. Un peu comme dans toutes ses familles du pays Pagan qui vont découvrir en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire la révolution qui a conduit de la rareté à  l’abondance. On fait la marée aussi pour ramener des coquillages et aussi pour ramasser le goémon que l’on revend ensuite. Pour en savoir plus, il faut aller au musée des goémoniers où la très jolie et sympathique directrice explique comment cette activité a été l’une des plus emblématiques du secteur. On vend le goémon pour en faire de la soude qui sert à la teinture d’iode. On gagne ces petits sous qui servent à  manger.

Pendant la retraite de ma grand-mère, les vaches grasses ont remplacé les maigres. C’était un peu Babylone. Un jour, après un séjour d’une semaine chez elle, ma mère me pèse au retour. Deux kilos de plus qu’en partant. Je ne les ai toujours pas reperdus, :), et leurs intérêts non plus.

Le meilleur copain de ma grand-mère s’appelait Adrien. C’était un agriculteur de Plougastel. Il venait sur la côté nord vendre ses produits : des fraises juteuses et rouges, des pommes sucrées, des poires avec un goût de poires. Son estafette bleue semblait pouvoir accueillir la production maraîchère de la Grande Europe et c’est par cageots entiers que ma grand-mère achetait sa production. Les fraises terminaient leur existence noyées dans un bol rempli de sucre cristal, les bananes écrasées, les melons engloutis goulûment. Chez le boucher, on commandait la viande par vache entière. Souvent, elle me donnait des sous pour aller faire les courses. Commençait alors une ritournelle alimentaire.

Chez le boucher.

– «  Je viens chercher la vache. »

– «  Déjà ? Je vous en ai vendu une hier. »

De chez le pâtissier, les gâteaux revenaient par paire. Un pour moi, et l’autre aussi. Ce faisant, je respectais les ordres de ma grand-mère « et tu prends deux si tu veux ».

Quand elle servait la viande cuite dans trois tonnes de beurre, on pouvait voir son visage s’illuminer. Elle, avec son air revêche, le visage tendu, souriait dès que l’on commençait à  engloutir son repas.

Le soir, on regardait la télévision. Les variétés de la une, les séries de la deux, et les jeux de la trois. Sur celle qui en a trois, priorité était donnée à  Intervilles et au Catch. Elle adorait le catch. Et du coup, j’adorais cela aussi. On ne loupait aucun combat. «  Et voici le match du siècle entre l’Américain volant, en tunique bleue, et la Guêpe tourbillonnante, en rouge ». Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que sur le ring tout était convenu d’avance. A l’époque, on disait «  c’est pas juste » ou «  j’ai mal pour lui » et on mangeait du chocolat au lait.

Et on partait au lit, le cœur léger et l’estomac lourd. C’est dans ce lit du premier étage aux draps âpres que j’ai décidé ne plus croire en Dieu, après une grande conversation intersidérale, on a les connaissances que l’on mérite, un jour pareil à  une nuit où mon autre grand-mère, Mémé Plouguerneau donc, est morte.

Au goûter, comment imaginer une journée sans ce moment de félicité, on mangeait du pastéchou. Le pastéchou est le nom breton pour la brioche. Sauf que le pastéchou c’est meilleur. Il y a trois grands types de pastéchou: le nature, avec raisins et avec pruneaux. Chez Mémé Lilia, on prenait celui avec les pruneaux. Comme je n’aimais pas les pruneaux, je les enlevais mais la puissance de leur goût inondait tout de même la tranche aux trous béants. Pour compenser, je rajoutais du beurre et de la confiture. Goûtez, le pastéchou c’est meilleur avec du beurre et de la confiture. On peut aussi essayer avec du Nutella. Après pour compenser il faut au moins courir un marathon. C’est long un marathon, un peu moins quand on pense au pastéchou beurré et confituré que l’on va manger en rentrant.

L’autre jour donc, tel le saumon, je suis revenu dans cette boulangerie du bourg de Lilia dans laquelle nous achetions ces pastéchous à  la mie serrée, ferme et graisseuse. Mon regard s’est illuminé quand j’ai vu qu’ils en vendaient encore. Hélas, il n’y en avait plus au pruneau.

– «  Et non, on n’en fait plus. Cela ne se vend pas », dit la boulangère.

«  Cela ne se vend plus », ai-je eu envie de la corriger. Mais à  quoi bon? Ce qui n’est plus n’est plus.

Au cimetière distant de quelques dizaines de mètres, sur sa tombe, on peut voir une photo de Mémé Lilia. Cela a été à la mode, un temps, de mettre des photos des gens morts. C’est une photo prise dans les années 80. Ses cheveux tiennent en chignon grâce à des milliers de barrettes et de pinces différentes. Son visage est éternel. Quand je vois cette photo ou que je pense à cette grand-mère, je souris toujours. Je repense à ce déjeuner dominical qui se déroulait un samedi (et bien non, un déjeuner dominical c’est le dimanche, c’était pour voir si vous suiviez toujours). Autour de la table, nous sommes nombreux. J’ai sept ou huit ans, fini la vache dans mon assiette et demande à ma grand-mère dont le visage buriné est parsemé de failles :

– «  Pourquoi tu as des traits sur le visage ? »

Dans l’assistance, je vois les yeux de ma mère et j’entends ce qu’ils veulent me dire. On rit. On me houspille.

«  Laissez-le. Il a raison. Ces traits, comme tu dis, ce sont des rides. Cela vient en vieillissant », répond-elle. Moi je persiste à voir dans ces traits des marques, celles de la tristesse et des moments de joie. Celles des doutes et de l’inquiétude, des rires et de l’amitié, de l’acharnement au travail et de la loyauté envers les siens. Celles du temps qui passe aussi, et toute la place qu’elles laissent pour les temps à venir.

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