L’homme qui marche dans la rue

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  • 23 juin 2010

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La lecture de « L’homme qui marche dans la rue » peut se suivre de celle de « L’homme à  l’épaule baissée » et « La journée à  Rémi« 

Il a le pas mal assuré, les bras ballants, tressautant selon l’état du bitume. Les cheveux dans les yeux volètent parfois quand le vent souffle. Son regard suit le trottoir si bien que souvent il marche tout droit. Pas besoin des nouveaux outils de géolocalisation pour suivre son parcours. Il commence au bourg, Chez Jacky, et il finit à  l’Amertume, le bien nommé, avenue de l’Ecole navale. Et puis à  vingt heures quand le bar a fermé, il rentre chez lui. Et pour rentrer chez lui, il marche, pas bien assuré, mais il marche. Debout. Pour l’instant. Il a quarante ans, mais il en paraît trente, la chemise lâche sur son corps. Toujours çà  que la bière n’aura pas pris. Si j’avais une raison de lui parler, je saurais où le trouver presque à  tous les instants de la journée.

Sait-il, alors que la solitude le serre dans ses bras vengeurs, que sur mon bureau trône une photo de son père. C’est une photo noir et blanc de notre équipe, les pupilles «  F » de la Légion Saint-Pierre. On pensait qu’on était les meilleurs jusqu’à  que l’on se rende compte que l’on était classé par ordre alphabétique. Avec le recul, je me dis que nos classes d’âge étaient nombreuses. La preuve? L’année d’après, on était «  Pupilles C », après un été passé à  casser les vitres qui se trouvaient juste derrière nos buts de pacotille, sur ce qui fut autrefois un terrain vague, tellement on shootait fort dans le super ballon Adidas que j’avais reçu à  mon anniversaire. J’aimais tellement ce ballon que je crois bien que j’ai dormi avec une ou deux fois.

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Sur la photo, toute l’équipe est réunie. Il y a Le Belge, à  une époque où je n’avais aucune idée de ce que pouvait être la Flandre et la Wallonie, un gars qui s’appelait Vandenberghe, qui était vachement bon, Thomas, notre ailier de choc, Malléjac le gardien, qui rigolait tout le temps «  à  cause de ce qu’il prenait comme buts », et moi aussi, donc, les manches de mon maillot sponsorisé «  L’essuie-glace », surnommé «  Le buldozer », nul besoin de faire un dessin pour dire que cela témoignait de ma douceur angevine. A côté de nous, il y a nos trois entraîneurs, tous en veste de sport. Roland Deslandes dont je garde un souvenir ému parce qu’il était venu me voir après une opération à  la main, oui, je sais, pouf, pouf, qui m’avait tenu éloigné des terrains de foot quelques temps. Il m’avait offert un numéro d’Onze Mondial. Il y avait une photo de la Coupe du monde 1982 en Une. C’était un peu comme si je l’avais gagné. Et puis à  côté, deux autres accompagnateurs, le père de l’un des joueurs et un autre, le père de l’homme qui marche dans la rue. Les cheveux sur les oreilles, la moustache bacchanale, sous-pull rouge et puis la veste de sport Adidas aux couleurs, rouge et noir, de la Légion. Ave Footballi te Salutant.

Lors des déplacements, le père de l’homme qui marche nous amenait parfois dans sa voiture. C’était une Lada beige qui laissait derrière elle un gros nuage de fumée. Mais pas autant que ses cigarettes sans filtre laissaient à  l’intérieur de l’habitacle. Je me demande si cette photo n’est pas le seul moment où je l’ai vu sans cibiche au bec. Aujourd’hui on lui ferait un procès pour tabagisme passif au nom du principe de précaution, mais à  l’époque on était bien content d’aller «  en déplacement », ce qui se résumait à , parfois, passer le pont de Recouvrance pour affronter les gars de Lambé sur leur terrain. Dans la voiture, on rigolait bien avec les copains. Il y en a un qui rigolait moins, c’était l’homme qui marche. Assis à  la place du mort, il accompagnait son père. Pour l’adolescent qu’il était, ce ne devait pas être la joie de passer ces après-midis avec les mioches que nous étions. La récompense à  sa patience, c’était la bignouse à  laquelle il pouvait prétendre à  la fin du match en tant qu’accompagnateur. Sur ce point, il n’aurait jamais laissé sa place de titulaire pour rien au monde. Je ne sais pas bien s’il buvait pour oublier ou s’il oubliait pour boire et quels paradis ils cherchaient à  atteindre, mais à  la fin de la saison, il préférait rester au Bar des Sports, véritable siège social du club, où l’on allait regarder le vendredi soir les convocations des équipes pour vérifier que notre nom était bien sur la feuille de match. Sur son visage, une moustache avait poussé et son haleine testait la capacité de séduction combinée des vapeurs de clopes et des relents de bière, son veston de cow-boy lui donnait un genre plutôt Desperados que Clint Eastwood. C’était le temps de La dernière séance, avec plein de films de Tarzan et des westerns, que la grâce du mercredi sans école, qui à  l’époque succédait au mardi, permettait aux petiots de s’éveiller au cinéma et aux grands espaces du Far West.

Au début, quand je le voyais au café en allant chercher mes vignettes Panini, je lui disais bonjour. Et puis, un jour, sans s’en rendre compte, on enferme le passé dans une boîte à  souvenirs, et on passe à  autre chose. Aux vignettes Panini succèdent les premiers émois littéraires par exemple avec la lecture de Camus à  la bibliothèque de la Maison pour Tous.

Ces temps-ci l’homme qui marche semble aller systématiquement dans la direction contraire à  la mienne. L’air un peu pressé, mal à  l’aise comme s’il était poursuivi, le regard fuyant. Peut-être que lui aussi à  sa boîte à  souvenirs et que c’est elle qu’il cherche à  rejoindre pour en respirer le parfum. De temps à  autre, il m’arrive de saisir cette mauvaise photographie entre mes deux pouces, et il me vient parfois l’idée, un tantinet mélancolique, de me demander ce que garçon et ses manches retroussées penserait de ce que je suis devenu.

http://www.youtube.com/watch?v=barLaHrtvoM

Note. Les informations de cette nouvelle s’inspirent de la réalité. Elles ne cherchent pas à  décrire une personne en particulier.

La lecture de « L’homme qui marche dans la rue » peut se suivre de celle de « L’homme à  l’épaule baissée » et « La journée à  Rémi »

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Commentaires

  1. […] et gris, la main tremblante, au bout une cibiche. Le manteau long et noir, élimé sur les manches, il marchait et il parlait. Tout seul. Mais cela je l’ai déjà  dit. Il disait des mots qui formait des […]