A ma maison

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  • 16 février 2018

C’était un jour de printemps. Les plus belles choses adviennent au printemps et naissent en décembre. Dans un quartier populaire de Brest, sur une route traversante, une maison. Un peu stylée, toit à quatre pans, de hauts plafonds, un profond jardin fruitier insoupçonné. Beaucoup de charme, comme disent les agents immobiliers, pour appâter le chaland.

Au beau milieu du jardin, je m’étais décidé, avais insisté pour que cela soit celle-là. Pas la plus moderne, pas la plus belle, celle-là. Parce que c’était elle, parce que c’était moi. Avec ses moquettes aux murs, un côté biscornu, des tapisseries hors du temps, il fallait de l’imagination et j’ai toujours eu beaucoup d’imagination. Mais, hélas, pas un grand sens pratique, et il aura fallu l’aide de ceux qui savent pour donner naissance à un intérieur où je me suis senti à mon aise, dans une chaleur enveloppante sans même que la cheminée ouverte ne fasse son office.
Au beau milieu de ce jardin, où des quantités d‘anniversaires seraient fêtés, je voyais mon bureau, des bibliothèques pleines de livres, des rires des enfants. Je me voyais mon dernier soupir aussi. Je suis un homme d’éternité. Peut-être connaissez-vous la chanson de Bénabar qui humanise la maison. Il y a beaucoup de vrai dans ces paroles.

Alors qu’un coéquipier de foot venait me chercher pour aller jouer un match, il me demandait si c’était la maison de mes parents. J’avais trente ans et plus l’âge d’habiter chez mes parents. C’était une maison d’expérience.
J’y ai connu parmi les plus grandes joies et parmi mes plus grands tremblements. On a beau l’écrire qu’elle saute des lignes, et change les pages. Alors que je m’apprête à la quitter, presque comme on quitte une femme, ou, plutôt, comme on est quitté par une femme, je ressens une intense émotion à l’idée de me séparer de ce qui était plus qu’un immeuble. Les maisons ont une âme dit-on parfois. L’âme de ses occupants, de ceux qui la visitent, des meubles qui l’occupent.
Un chapitre se ferme, un autre s’ouvre. Je penserai à cette maison comme on se rappelle un vieil ami perdu de vue, confrontant celui que l’on était à celui que l’on est devenu.
Désormais qu’elle est déshabillée de ses tableaux et ornements, que de multiples cartons parsèment le sol comme des vêtements vite arrachés, dans le froid de la nuit, peut-être aussi pense-t-elle à moi qui l’ait fait vivre, le temps d’une grande décennie, le temps d’un instant.
Bientôt de nouvelles peintures effaceront les marques des tailles des filles, et leurs prénoms quand elles les écrivaient sur les murs, la joie de savoir écrire conduit à écrire partout et tout le temps, qu’il est précieux l’émerveillement. De nouvelles tranchées recomposeront son intérieur et d’autres occupants s’y protégeront. Elle a de la chance que ce soit eux. Elle eut de la chance que ce fut nous.

Parmi les occupants des lieux, l’une plus que l’autre peut-être, ressentira le regret. C’est pourtant pour elles que je nous ampute. L’occasion aussi d’ouvrir un nouveau chapitre. Les phrases qui restent à écrire ont la beauté des possibles.

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