La presse, sidérurgie du XXIème siècle qui creuse son trou

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  • 19 février 2015

Longtemps je me suis levé de bonne heure… pour lire les journaux de la PQR. Dès poltron-minet (je ne suis pas un courageux du matin), me glissant hors du lit, dans la froidure de la matinée, un aller-retour vers la boîte aux lettres pour récupérer quelques journaux : Le Télégramme, La Tribune quand je travaillais pour eux, le Monde de la veille, et Ouest-France. C’est ce dernier qui m’amène à écrire aujourd’hui. Ces six derniers mois, à au moins cinq reprises ce journal ne m’est pas parvenu. En soi ce n’est pas grave. Quand on a l’habitude de déjeuner avec ses journaux, on finit la première tartine chaque jour au même endroit, et l’on apprend les nouvelles du monde en même temps que l’on remet son corps en fonctionnement pour une nouvelle journée. Cela s’appelle une habitude et cela fait partie des routines qui font les journées. Là où cela coince est que cela est symptomatique d’une presse qui a de plus en plus de mal à assurer son rôle et ses équilibres économiques. Ne pas livrer les journaux payés le matin ne devrait pas régler le problème.

« Bonjour, vous êtes bien au service abonnés de Courrier International. Notre service est ouvert du lundi au vendredi, de 9 h à 12, de… », arrêtez on se croirait au RSI.

Cette même semaine, je m’informais auprès de Courrier International du fait que l’édition numérique n’était plus disponible dans l’application iPad alors qu’elle est comprise dans mon abonnement papier que je reçois correctement. Ces hors-séries étaient jusqu’à peu encore, en fait jusqu’à la dernière version de l’appli, disponibles au même titre que l’hebdomadaire. De même qu’avec Ouest-France, j’appelle le service abonnés, après l’envoi d’un mail qui n’avait rien donné. J’explique mon cas, en indiquant que je ne comprends pas ce changement dans la mise à disposition des hors-séries au prix de 7,99 euros l’exemplaire quand ils étaient gratuits pour les abonnés jusqu’à lors.

Après quelques échanges, mon interlocutrice m’indique qu’elle non plus ne comprend pas toujours la politique de son titre (un coup du script de réponse téléphonique) et nous nous quittons bons amis, mais sans hors-séries. Un petit conseil au groupe Le Monde : peut-être ne faut-il pas mettre toutes ses Apple dans le même panier électronique pour garder un peu de liberté.

Confiance contre conscience

Et de même que je m’étais désabonné de l‘Express et le Point faute d’aimer lire les innombrables et redondants dossiers spéciaux « Les prix de l’immobilier religieux de la franc-maçonnerie », et de même que je suis consterné de voir que les maisons de la presse reçoivent avant moi, qui suis un abonné de longue date, les nouveaux numéros de Capital et Management.

Si la presse cherche à rentrer dans l’ère numérique, avec pour l’heure un succès mitigé, elle ne doit pas oublier que la nature de ses relations avec ses abonnés sont la clé de ses équilibres à long terme. C’est une alliance quasiment hippocratique entre les deux qui doit se reconstituer : une conscience contre une confiance. Cela commence par le respect vis-à-vis du lecteur en lui livrant les journaux commandés et en cessant de multiplier des dossiers spéciaux qui ne sont que spécieux reproduisant les clichés sur les réussites régionales et autres merveilles du patrimoine, et j’en sais d’autant plus quelque chose que j’ai écrit, pendant un temps, des kilomètres de signes aussi insignifiants que futiles, payés à coup de pierres qui moussent et n’avalent pas mousse pour une presse largement subventionnée et donc moins indépendante qu’elle ne le devrait.

Une presse soucieuse de son capital : ses lecteurs

Il y a néanmoins de l’espoir. Pas forcément dans la presse de masse. Dans l’école où je travaille, j’anime une semaine de la presse, avec un intérêt mitigé, un peu de curiosité pour les titres people (prononcez à la Montebourg, pi-ople), quelques interrogations de « pourquoi pas c’est pas les journaux du jour », des découvertes de nouveaux titres, des discussions autour de la machine à café. Cela ne fait pas de ces jeunes étudiants, qui peuvent lire Ouest-France gratuitement, oui, gratuitement, tous les jours, quand je paie pour ne pas le recevoir, des incontinents de l’information. Ils la trouvent ailleurs, la consomment différemment.

https://www.youtube.com/watch?v=3tHLvvLO6Wc

Hannibal Lecteur

Je continue à penser qu’il reste une place pour une presse qualitative, basée sur cette relation respectueuse que j’appelle de mes voeux. Certains titres sont dans ce créneau, je pense à La Revue Dessinée, l’un de mes lancements les plus réussis de ces dernières années, qui mêle reportages et BD, avec un grand talent, la promesse de Society (de l’inénarrable So Foot) qui sort dans une quinze jours, Humanoïde et Silex id sur la thématique de la technologie, Guerre et Histoire (du groupe Science et Vie dans les mensuels restent d’une grande qualité informative), du magazine du Parisien le vendredi, qui m’a valu une belle rencontre, du magazine Muze pour les jeunes filles dans le vent, Usbek et Rica dans la thématique de la futurologie. Aucun de ces titres n’a vocation à devenir le nouveau France Soir de la presse du XXIème siècle en dépassant le million d’exemplaires quotidien mais chacun d’entre eux témoignent d’un espoir que l’information a de la valeur, suffisamment pour être partagée et parce qu’elle constitue l’élément fondamental d’un processus démocratique plus circulaire que pyramidal où les lecteurs deviennent les co-constructeurs critiques et tolérants de leurs titres de presse.

Mes amis m’appellent Hannibal. Hannibal Lecteur. Je n’ai pas envie d’être le dernier des Mohicans.

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