Start-up week-end. Nouvelle. Chapitre 11

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  • 19 janvier 2014

Chapitre 11.

Quand, comme pour Claude François, tout se termine par une histoire d’O

L’heure du grand jury approche. La tension monte dans les équipes. Il faut tout finaliser, le montage financier, la politique de com’, penser à présenter les choses dans l’ordre, être crédible, sympa et créatif en même temps. Dans une heure à peine, tout sera terminé. On rentrera dans la phase la plus sérieuse d’un Start-Up week-end. Car après avoir passé 54 heures ensemble, le moment viendra du passage devant le jury. Enfin, si jury il y a car pour l’heure, soit ils ont annulé leur venue au dernier moment, soit on ne les as pas vus depuis près de 48 heures. Et que même s’il n’y a rien à gagner de spécial, pas de bons d’achat, pas de sous, pas d’ordinateur, il reste une chose précieuse qui ne s’achète pas : la reconnaissance de son talent. Car il faut bien dire les choses, il y a du talent dans les salles de cours qui hébergent les équipes. Et d’abord le premier des talents, celui de travailler avec d’autres personnes que soi. Ce que les schizophrènes expérimentent largement au quotidien, les participants du #SWBrest le découvrent ou le redécouvrent depuis quelques dizaines d’heures. Après il sera le temps de se dire adieu ou si possible à très bientôt comme un couple de jeunots, fraîchement formé sur la musique de l’été lors de la boum du camping, converti aux joies de l’amour à coups de galoches sur les galets.

On l’a bien vu dans le confessionnal, où à la manière de la boîte à questions d’une chaîne cryptée, les ballons d’hélium en plus, les équipes se sont succédé toute la nuit pour répondre à des questions farfelues. “Non, c’est le contraire, c’est Russel Crowe qui a refusé le rôle de Laurence Broccolini”. “Starsky, c’est le blond, t’es sûr. Je croyais que c’était Huggy”.

Pendant que les équipages s’entraînent une dernière fois à leur présentation, Jennifer, Katie, Aymerand, Nicolas et FloFlo montent les escaliers qui mènent au deuxième étage. Armés de lampes torches, ils s’escriment à trouver le bon chemin dans les méandres du bâtiment. Alors qu’ils se rapprochent du couloir gauche où se trouve le bassin, des bruits de bouchons qui sautent tout juste couverts par une musique lancinante éclairent de leurs ondes le silence.

– Attendez, s’accroupit Aymerand, qui a fait l’armée.

Le groupe s’arrête.

– On attend quoi, demande FloFlo qui vient de se cogner la tête au plafond.

– J’ai dit “Entendez” pas “Attendez”, se justifie Aymerand.

– Bon, ben, on entend quoi alors, réplique FloFlo.

– On entend plus rien, justement, dit Katie.

– Allons-y, dit Nicolas, pressé d’en découdre. Je vais leur montrer mes fesses.

– Ils sont peut-être armés, s’interpose Jennifer.

– Qui ?

– Les kidnappeurs.

– Il m’est d’avis que personne n’a été kidnappé, Jenn’. Je pense que nos gaziers sont en train de prendre du bon temps juste derrière cette porte. A trois, on y va. Un, deux…

– On y a va, fait FloFlo qui vient de défoncer la porte avec son petit doigt. Même pas mal, je suis tombé dedans quand j’étais petit, dit le colosse de Rodéo, dans un dernier râle.

Dans le salle qui tient lieu de lieu pour les TD liés au système embarqué et à l’acoustique sous-marine, trois têtes se retournent.

– C’est pas trop. On manquait justement de bulles.

– Le service d’étage n’est plus ce qu’il était.

Dans le bassin, la situation est ubuesque. Xavier, Kwamé et Christophe ont désarmé l’ensemble du matériel pour le laisser choir sur les côtés du bassin qu’ils ont transformé en jaccuzzi grâce à une appli de téléphone portable.

– Comment vous avez fait, demande Nicolas.

– Très simple. On a retiré la batterie, dénudé les fils et après on les a branchés dans l’eau en mettant plein de savon.

– Non, pas ça. Pour rentrer ici. On vous cherche depuis hier

– Nous, quand on nous cherche, on nous trouve, crie Xavier Niel. La preuve.

– Vous n’avez pas le droit d’être ici.

– Les révolutionnaires comment toujours par être des rebelles avant de devenir des résistants, avant de devenir des révolutionnaires.

– C’est beau ce que tu dis Xavier.

– Je l’ai lu sur “Evene”. Très bien ce site. Je vais peut-être le racheter.

– Bon dépêchez-vous. C’est n’importe quoi ici. On vous attend en bas pour commencer le jury.

– Ben, il y a un problème.

– Quoi encore, Xavier. Un problème de débit ?

– Ah, non, de ce point de vue, on a trouvé la cachette, et on peut pas dire qu’il n’y a pas eu de “réunion pédagogique” ce week-end.

– Alors, c’est quoi, demande Nicolas.

– Je me sens un peu honteux.

– C’est peu de le dire. Transformer le bassin en jacuzzi en buvant des bignes et… en mangeant des Curly ® fait Nicolas en constatant l’amas de paquets vides sur l’insterstice entre le bassin et la fenêtre.

– Non, ce n’est pas de cela que j’ai un honte, fait Xavier en se levant. J’ai perdu mes vêtements.

– Oh purée, fait Katie. Il ne manquait plus que cela. Et ils sont où tes vêtements ?

Et Xavier Niel de raconter par le menu les deux jours qui le séparent de son arrivée à l’ISEN Brest. “Vous comprenez , je ne sors pas beaucoup de Paris. Pour moi, la province, c’est la porte de Champerret ou de Bagatelle, surtout de Bagatelle, pas Portes de Gouesnou ou de Guipavas. Alors quand je suis arrivé, ici, je paniquais un peu. Voir plein de gens en vrai, et tout. Quand j’ai lu l’affiche sur le projet de minitel juxe box électronique, c’était trop la classe pour moi. Je me suis engouffré dans la brèche. Ils m’ont montré comment fabriquer une fausse carte d’accès, en vrai, ils ne m’ont pas vraiment montré, disons que grâce à eux j’ai eu l’idée. Et puis, ensuite j’avais vraiment besoin d’être high. Je suis monté dans les étages. J’ai essayé d’ouvrir les portes avec ma carte factice. Mais elles étaient toutes à clés. Sauf celle du bassin. J’ai dû mettre deux heures à la trouver. J’avais un peu faim, je suis redescendu chercher à manger mais il n’y avait personne. Sauf dans le réfrigérateur, où il y avait de la lumière. J’ai pris ce qu’il y a avait. Des Curly ®. Plein de Curly. Et je suis remonté. De là, j’ai entrepris de transformer le bassin en jacuzzi. Mais j’avais besoin d’autres compétences que les miennes. J’ai appelé Christophe parce qu’il aime la mer et les vagues, c’est pour ça qu’il y a de l’eau partout. On a même été obligé de remplir le bassin. Et puis, à la fraîche, vous savez comment c’est, une appli de guitare à la main, on a commencé à parler, on a commencé à rêver. Et quand on rêve, les jours deviennent des heures, les heures des secondes, et nous voilà dimanche soir. Et j’ai envie de vous dire, j’ai adoré. Merci”.

En tenue d’Adam, les vêtements sont tombés par la fenêtre lors d’une tentative de constater ce qui tombait le plus vite, un kilo de vêtement, ou un kilo de plomb, “on sait toujours pas d’ailleurs, on a oublié de mettre le chrono”, Xavier Niel passe en revue la bande d’organisateurs du start-up week-end comme un général ses troupes. “Je suis fier de vous, fait-il en pinçant leur oreille”. On le pensait César, le voici Napoléon.

– Bon, tiens, prends ça, cela va te couvrir, fait Katie, qui vient de lui tendre une robe de chambre en laine appartenant à Jacques Maval, le responsable du labo.

Puis, ils reprennent le chemin à l’envers pour rejoindre l’amphithéâtre où les attend une troupe de marins, d’ouvriers, de paysans. Quand la porte s’ouvre, la rumeur a précédé la réalité. Le public sait que Xavier Niel est dans la place. Quelle n’est pas leur stupeur de le voir arrivé, dépenaillé, le sourire aux lèvres, majestueux dans son peignoir improvisé, les pieds nus.

– Ben, voilà notre premier client, chuchote à sa voisine, Stéphane Epinière qui vient de passer le week-end à monter son site de rencontres en ligne à partir des chaussures, shoes-me.co.

– Je lui proposerais bien un kit d’habillement, fait Samuel à Geoffroy, eux qui travaillent sur le site Kit à tout faire, qui veut permettre aux bricoleurs ingénieux de proposer les kits de leur invention.

– Encore un qui aurait dû nous appeler, en sortant de boîte, chantonnent deux jeunes filles à l’initiative du site Co Voit de Boîte.

Deux rangs derrière, un cri monte de l’amphithéâtre.

– Qu’est-ce qu’il fait là DSK ?

Xavier Niel salue, prend sa place à côté des autres membres du jury. Un sourire encore aux lèvres.

Commencent alors les présentations finales. Quatre minutes par équipe, plus 120 secondes de questions-réponses, sur la faisabilité technique, le business-model, les principes et les perspectives de la mini-boîte. Après cet exercice imposé, le jury délibère. Trois équipes seront lauréates du premier start-up week-end de Brest. Et le gagnant est…

Peu importe. Plus que jamais, baigné par le soleil de Brest, le plus important était de participer. Pour se mettre en danger, pour prouver à soi-même aux autres, qu’un autre monde est possible, celui où s’allie la créativité et l’esprit d’entreprise, l’utilité sociale et l’intérêt individuel, montrer enfin, sans le savoir, qu’au Royaume de France, les entrepreneurs sont enfin les rois.

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