Start-up week-end. Chapitre 2 et 3

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  • 17 janvier 2014

Suite de la nouvelle sur le start-up week-end. Les épisodes précédents se trouvent ici.

Chapitre 2

“Le téléphone pleure”

http://www.youtube.com/watch?v=mJTn9ASKoIo

Dans le hall d’entrée de l’établissement relooké pour l’occasion, Xavier Niel s’avance au centre pour ressentir l’espace. Il serait de ces personnes qui enlacent les arbres pour se sentir vivant s’il aimait les arbres que l’on enlace et s’il se sentait vivant. Depuis quelques semaines, il n’a plus la forme. L’appétit lui manque. Il vient de perdre deux tailles de pantalon. Juste avant les soldes. L’aubaine. Mais même cette économie substantielle ne le fait pas sourire. En lançant avec fracas son offre 4G à l’automne, il pensait damer le pion à ses concurrents. Las, c’est le contraire qui se passe. Les réactions n’ont pas tardé. Campagne de désinformation. Rappel de son passé sulfureux. Mesures et contre-mesures. C’est toujours la même chanson finalement que la communication de crise. On dément, on lance, on répand. Rumeur, rumeur, il en reste toujours quelque chose, comme une métastase de la face la plus obscure de la société de l’information. L’important n’est plus la réputation réelle, l’essentiel est de bouger en permanence pour, même dans le collimateur des tireurs embusqués, solitaires ou non, s’en tirer sans dommage. C’est aussi comme cela que l’on gagne à CallOf. Ghost42, Xavier Niel on-line, se détend de temps à autre sur des jeux en ligne pour tromper le temps, se ressourcer dans le code de la matrice. Mais le réel rattrape toujours les siens. Dans sa poche de pantalon vibre un téléphone, l’un des trois exemplaires qu’il porte sur lui en permanence. C’est le téléphone personnel. Cela attendra. Dans la vie de Xavier, le privé est toujours passé après le professionnel. Le réseau, oui c’est cela le réseau. Il est sous-dimensionné. Niel pense comme Napoléon. Tout le temps, à toute vitesse, sur tout. Rien n’est laissé au hasard. Jusqu’à Waterloo. Nous n’y sommes pas encore. Pour l’heure, il ne s’agit que de Leipzig. De l’une à l’autre, il y a 700 kilomètres à vol d’oiseau. En marchant normalement, cela prend un mois à peine. En restant immobile, c’est encore plus rapide.

Son réseau est sous-dimensionné pour l’heure. Et Bouygues, le vilain héritier, qui vient le chercher sur le téléphone fixe, là où l’on marge à 40 points, le coeur nucléaire du business de la téléphonie.

– Je ne suis pas un héritier, moi, lance Xavier tout fort.

– Tu dis ?, demande Kwame

– Rien. Je me parlais à moi-même.

– Tu viens, c’est à gauche. Dans l’amphi.

Xavier ne réagit pas. Il vient d’apercevoir une affiche collée sur un tableau blanc marqué par les tonnes de scotch que lui valent sa position stratégique au coeur du forum. “Toi aussi viens participer au projet “36 14 Projet Minitel”. Tous les jours, à partir de 17 heures. Bureau 14”.

– Tu viens Xavier ? Cela va commencer.

– Vas-y, je te rejoins.

– Où tu vas ?

– Un truc à faire.

– Ok. Essaie de ne pas t’en mettre partout.

– Oui, oui, c’est cela, à tout à l’heure, répond Xavier qui n’a pas entendu la phrase de son compagnon de week-end.

De grandes enjambées le font déjà disparaître dans une autre aile du bâtiment.

Chapitre 3

“Les lumières du Phare d’Alexandrie chantent en moi comme une mélodie”

http://www.youtube.com/watch?v=AbXBdlLiac8

C’est la foule des grands jours qui attend Kwame dans l’amphithéâtre 1. Une joyeuse ambiance commence à poindre parmi les participants. Les tee-shirts blancs d’Aristote, “There is no great genius without a mixture of madness”. On apprend donc qu’Aristote parlait anglais. Sa maxime peut se traduire par “On a tous quelque chose en nous de Tennessee”, ou une phrase approchant.

L’excitation de l’aventure ou comment bouger ses fesses sans quitter Brest. Presque un slogan. Car créer une boîte, ou simplement lorgner le début du commencement d’une idée est un moment à part dans une existence qui peut faire dire, au grand soir de son existence, que finalement elle n’a pas été si vaine que cela puisque l’on a osé, Joséphine. Et même si son épouse ne s’appelle pas Joséphine, cela en vaut la peine. Il faut tout simplement ne pas oublier de changer le prénom. Surtout pour un tatouage.

Un peu sur la gauche de l’amphithéâtre quand on regarde vers l’entrée, Jennifer Bouleau contemple les troupes assises sur les sièges. Elle se souvient de l’été dernier où le tout n’était encore qu’un concept. C’est parce que des gens créent, imaginent, rêvent que le réel est possible. Aymerand, le président de la cantine, présente le menu de la soirée. Un peu ému, et pour cause, cette soirée est emblématique de son ambition numérique pour Brest et son territoire. Puis c’est au tour de Katie Le Squiff de prendre la parole pour évoquer la logistique.

“Au nom de toute l’équipe d’organisation, je voulais vous remercier de votre présence ce soir. Vous êtes venus en nombre, et bien plus encore que nous n’osions le rêver lorsque nous avons imaginé ce premier start-up week-end à Brest. C’est la preuve qu’ici, à la pointe bretonne, au début du monde, il est possible d’entreprendre. Je voulais également remercier nos différents partenaires financiers ou matériels sans qui rien n’aurait été possible. Mais trêve de long discours, il est temps pour nous de rentrer dans le vif du sujet, la raison de votre présence ici, le centre de votre attention pendant les 54 prochaines heures : le pitch des projets. Vous connaissez le principe, un pitch c’est une minute de présentation par un porteur de projet qui vient vendre son idée pour que les participants aient envie de participer avec lui à sa réflexion, et pourquoi pas à sa mise en place. Les pitcheurs du jour sont au nombre de trente. Ils sont jeunes et beaux, et sentent bons le sable chaud. Nicolas Bravo les a préparés à cet exercice périlleux pendant plusieurs soirées à FBS Brest, l’école de commerce de la ville. Soixante secondes chrono, c’est le titre d’un film, cela pourrait devenir celui de votre scénario”.

Katie reprend son souffle. Elle a tenu elle aussi, soixante secondes pour présenter ce qu’est un pitch. Le mot anglo-saxon fait encore sourire ceux qui repensent, en l’entendant, à Thierry Ardisson sur le plateau de “Tout le monde en parle”.

Le public applaudit. On se croirait à une avant-première d’un film comique. Cela rit dans les travées, on entame le paquet de malabars ou de carambars, on mate la voisine dans l’espoir qu’elle choisisse le même sujet, on ne sait jamais, dans la chaleur de la nuit, sur un malentendu, au possible nul n’est tenu. Lââm Boogar, un lointain lien avec la chanteuse,  termine les présentations dont celle de son blog “La baguette droite”. “Attention, pas la braguette, hein, ce n’est pas drôle sinon”. Facilitateur du Start-Up week-end, c’est son dixième Start-Up week-end. Et pas une panne. Enjoy. Brest rejoint ainsi les 555 villes dans 115 pays qui ont déjà organisé un start-up week-end de par le monde.

“Je vous propose un jeu, dit Lââm. Comme vous ne riez pas à mes blagues, on va jouer à un jeu. Vous dites des mots et on écrit au tableau. Ouallez-y”.

– Pizza

– Sandwiches

– Frites

– Bon, dit Lââm, Jason ne doit pas être le seul à participer.

Une douce folie s’empare de la foule. “Dromadaire”, “Marc Faudeil”, “Déferlante”, “Amanite”, “Pizza”, “Dentelle”, “Dark Vador”, “Joséphine”, “Cocufier”, “Made in China”, “Homard”, “Je préfère la langoustine”.

– On a dit trois mots maximum, Jason.

– Je sors.

– Bon, maintenant, vous allez devoir intégrer l’un de ces mots dans votre pitch tout-à-l’heure. On a un vocabulaire très profond ici. Bon, on commence le Half Baked.

Pendant trente minutes, les équipes se succèdent pour ce pitch improvisé autour de ces mots originaux qui sentent bons l’alimentaire de nos régions, les chiens mouillés, les… “attendez, j’ai une annonce à faire. Si vous avez garé votre voiture sur le parking du Super U en face, faites attention à partir de 19.45 le parking est fermé. Il est quelle heure, là ?”.

– 20 heures.

– Bon, ben tant pis. Vous allez rester tout le week-end ici.

– Ouaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiaiais, répond l’amphithéâtre, devenu une seule et même personne. A quoi tient le sentiment d’appartenance.

Place aux choses sérieuses maintenant, après cet entraînement impromptu autour des pitchs qui tuent, les pitchs, miam, miam, qui redonnent la vie.

– Cinq minutes aux chiottes, et on revient propre dans l’amphi.

Après cette pause bienvenue, l’amphi est à l’écoute des pitcheurs de l’extrême.

Le premier pitcheur monte sur le ring, les mains un peu moites. Il est une chose de s’entraîner dans le confinement de la salle de bains, c’en est une autre d’être propulsé en direct devant un jury immédiat. Dans une heure à peine, il saura s’il a été convaincant… ou pas.

“Je m’appelle Claude, projet 01. C’est un pseudo. Car le projet que je propose est un peu osé et j’ai pas envie que ma mère sache qu’il vient de moi, je préfère qu’elle achète mon produit (rires dans la salle, redoublés par l’arrivée sur l’écran géant d’un énorme canard jaune au bout d’un pommeau de douche). Je veux proposer au marché, un nouveau sex-toy adaptable à toutes les circonstances qui nous amènent à être isolés et vulnérables aux plaisirs coupables, et notamment sous la douche le matin… ou le soir. Merci de votre attention”.

Ils défilent ainsi, les mains dans les poches, les mains en l’air, au débit mitraillette ou bien avec un peu plus de pincettes pour recruter. C’est le premier défi de leur projet, la base même de l’effectuation – i.e., le processus créatif qui mène à la création d’une activité – convaincre son cercle premier, son réseau élémentaire, de l’intérêt du bien ou du service, et de l’inciter à participer à son développement technique, commercial ou financier.

Qui propose un MOOC, un cours massif en ligne, sur la “french cuisine”, pour séduire dans le business, l’anglais est indispensable. Qui met en avant un service de co-avionnage, pour partager les frais des déplacements en avion privé tout en permettant à des pilotes de parfaire leur formation en cumulant des heures de vols. Qui “une machine à blagues” qui repère, dans les transports en commun, les gens qui ont le plus besoin d’une bonne blague pour repartir du bon pied, “une blague pour sauver le monde”, et éviter aux sacs à vin du tram de se faire plus inutiles qu’ils ne le sont. Qui sur une application de partage de temps social, “social time sharing”, où les bénévoles s’inscrivent pour dire le temps dont il dispose dans la soirée, la journée, la semaine, leurs goûts associatifs et leurs compétences déjà complétées dans leur profil, permettent grâce à un algorithme, plus ou moins déjà programmé par l’initiateur du projet, de faire se rencontrer la demande et l’offre du temps associatif. Entreprendre ne peut se résumer à une simple histoire d’argent. L’idée est bien souvent le moteur, l’innovation, le carburant, dans le voyage, ce qui compte est bien plus le chemin que la destination. L’un des derniers porteurs de projet passent. Stéphane Epinière présente son projet. Il a répété 1.000 fois avant de venir une fois, 1.000 fois ?, enfin beaucoup. Stéphane vient de Marseille pour lui cela veut dire beaucoup. “L’autre jour, je prenais un verre avec des amis en terrasse. Et on se demandait qui étaient les gens à partir de leurs chaussures. Les chaussures c’est la première chose qu’une femme regarde chez un homme…. Comme il y a près de neuf millions de célibataires dans notre pays, on s’est dit que cela pouvait être un bon moyen pour que les gens se rencontrent. L’idée c’est un site de rencontre où l’on commencerait par se montrer ses chaussures et plus si affinités. Merci. Si, une dernière chose “shoes me”.

Après la présentation de l’ensemble des projets, Nicolas Bravo prend la parole pour demander à chacun de se préparer à choisir le projet sur lequel il souhaite travailler pendant l’ensemble du week-end. Démocratie directe de l’entrepreneuriat. Quelques uns des pitcheurs sont d’abord venus ici dans l’idée de tester leur manière de se présenter. L’échec à venir est pour eux un encouragement à s’améliorer, à travailler encore et encore une présentation, et par là-même un concept, car ici plus qu’ailleurs, ce qui se conçoit clairement s’énonce tout autant.

“Des salles vous ont été attribuées par projet. Elles situent toutes, au rez-de-chaussée et au premier étage du bâtiment. Vous n’avez pas besoin de vous rendre ailleurs. Au foyer, rebaptisé “Cantine des possibles” le temps de ce week-end, vous trouverez de quoi vous restaurer. C’est là également que seront servis, les petits-déjeuners, les déjeuners et les dîners. Bon appétit par avance. On se retrouve tous ensemble dimanche soir, pour la présentation de vos avancées devant le jury, qui sera présidé, j’ai le plaisir de vous l’annoncer, car c’est une surprise de taille, par Xavier Niel, lui-même, je ne le vois pas dans la salle, peut-être se cache-t-il, ah, ah, mais je sais qu’il est dans le bâtiment, car je l’ai vu rentrer, ah, ah. Déjà à la “Cantine des possibles”, cela ne m’étonnerait pas. D’ici là, bonne entreprise”.

La salle applaudit. Clap, clap de fin. On se lève. Le cul des chaises claque. Une fois, dix fois, cent vingt fois car ils sont bien cent vingt à relever le défi. Le chiffre maximum de participants pour un start-up week-end.

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