La petite fille de Monsieur Linh

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  • 14 janvier 2013

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Attention spoiler. Ce texte découvre la fin du livre de Philippe Claudel, œLa petite fille de Monsieur Linh .

 

Il y a des livres qui font rire. Je pourrais en citer des semi-remorques qui font s’esclaffer le lecteur tout seul, aux prises avec la douceur de la solitude de celui qui lit. Les livres de Bill Bryson, ceux de David Lodge aussi. Il y a en d’autres qui font pleurer. C’est une affaire rare mais ces larmes valent leur pesant, parce que le temps d’un instant, le temps d’un pleurs, elles octroient à  celui qu’envahit la tristesse le sentiment profond de l’humanité. Rires et larmes réunis, le rapprochement n’est pas qu’une métaphore.

La petite fille de Monsieur Linh appartient à  la seconde catégorie. C’était il y a trois ou quatre ans, j’approchais de la fin de ce roman. Près de la page 100, je sentais bien que quelque chose clochait. Ce Monsieur Linh avec sa petite fille sauvée de la destruction de la maison de ses parents semblait bien étrange. Du coup, en souvenir de ces émotions, je l’offre à  lire de temps à  autre à  des personnes que j’aime bien. Elles ne savent pas elles que les pages sont bouffies de mes larmes.

Dernièrement c’était à  ma fille aînée que je conseillais cette lecture. Cela lui changeait des romans de fantasy dont elle raffole.

– Papa, est-ce qu’il y a des livres qui font pleurer ?

En préambule, sans lui dévoiler la fin, je lui raconte mon émotion.

– Cela dépend des gens. Moi, je me souviens de deux romans. œLes cerisiers en fleur  de Ruriko Pilgrim, qui m’a traversé de part en part dans l’horreur de la guerre sino-japonaise. Et un autre, œLa petite fille de Monsieur Linh . Je te le prête si tu veux.

Le lendemain, nous sommes attablés pour le repas du soir, quand je lui demande :

– Alors, la petite fille de Monsieur Linh ?

– Je l’ai fini.

– Qu’est-ce que tu en as pensé ?

– Bien. C’est un livre très court. Mais je n’ai pas bien compris la fin.

– Qu’est-ce que tu n’as pas compris ?

– Bien, la petite fille a un accident à  la fin, mais c’est bizarre.

– Mais tu as compris que ce n’est pas la petite fille qui git sur le sol à  la fin.

– Parce que…

– Parce que c’est la poupée de sa petite fille.

– Mais alors, la petite fille c’est…

– C’est ce qu’il croit être la poupée sous les gravats de la maison ?

– Oui.

– Mais alors, le monsieur il transporte la poupée parce que sa petite fille est morte, dit la benjamine, les yeux déjà  embués de larmes.

– C’est ça. Monsieur Linh n’arrive, ne veut pas accepter le drame qu’il a vécu. Il a perdu son pays et sa famille, alors cette poupée lui donne la force de vivre, par la force de l’attachement.

– Papa, comme c’est triste.

– Tu comprends mieux alors pourquoi j’ai pleuré après avoir lu cette histoire.

Et tous les trois de nous tenir la main, émus par procuration, le sentiment de la chance de pouvoir toucher un corps dont le coeur bat.

Jamais elle ne pleure cette petite fille, jamais elle ne crie famine, jamais elle ne ferme les yeux. Et pour cause. Ce que Monsieur Linh considère comme sa petite-fille n’est qu’une poupée. Sang Diû, sa petite fille, gît, quant à  elle, dans son pays natal, le crâne en charpies. On ne l’apprend qu’à  la dernière page, quand Monsieur Linh se fait renverser par une voiture alors qu’il s’apprête à  rejoindre Monsieur Bark, son seul ami, avec qui, faute de parler la même langue, il n’a jamais échangé un seul mot.

Cette montée en intensité en quelques lignes tétanise le lecteur que l’auteur a mis sur la piste de la tragédie sans jamais l’énoncer.

Le livre conte le rapport à  l’exil, à  l’étranger, à  l’amour et à  l’amitié. C’est pour cela qu’il est beau ce petit livre car ses thèmes sont universels.

Rassurons-nous, la plupart des repas du soir ne terminent pas la larme à  l’oeil, c’est bien souvent le contraire, mais cette émotion inversée fait du bien aussi. Elle nous rappelle à  notre humanité. Dans cette faiblesse momentanée se cache une force : celle du refus de l’injustice, sans grands discours ni forfanterie, uniquement par l’expérience, une expérience littéraire, sans traumatisme gigantesque, une petite cicatrice de lecteur simplement qui rappelle combien la lecture peut nous transporter dans d’autres réalités imaginaires et nous rappelle combien il faut combattre celle qui nous font face.

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