L’homme qui parlait tout seul dans la rue

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  • 15 mars 2012

J’ai vu, j’ai vu…

Oui, Mikaà«l, dis-nous, qu’as-tu vu ?

J’ai vu un homme qui parlait tout seul. Dans la rue. Les cheveux rares et gris, la main tremblante, au bout une cibiche. Le manteau long et noir, élimé sur les manches, il marchait et il parlait. Tout seul. Mais cela je l’ai déjà  dit. Il disait des mots qui formait des phrases. Il disait des phrases qui évoquait une femme et il demandait œPourquoi es-tu partie ? Pourquoi t’es-tu enfuie . J’ai pensé que son souvenir se portait sur une femme. Mais cela pouvait être son chat ou sa voiture enlevée par la fourrière. A bien y réfléchir, on ne se surprend pas de l’absence de son chat, et une voiture ne s’enfuit pas. Alors çà  devait être une femme. Il y a deux choses qui font pleurer les hommes : les impôts et les femmes. Les premiers parce qu’il y en a toujours trop, les secondes parce qu’il n’y en a parfois pas assez.

Alors que je m’approchais, les mots s’échappaient toujours et faute de trouver un obstacle pour les renvoyer continuaient leur chemin. Jusqu’à  mes oreilles. Une fois remis dans l’ordre, ils disaient : œMaintenant, que fais-tu maintenant, hein ? Tu es heureuse c’est ça ? Sans moi. Mais moi je suis malheureux de te savoir heureuse. Et si tu étais dans la peine, je le serais aussi. Tu vois, avec ou sans toi (1), tout change mais rien ne change, à  la fin c’est moi qui pleure , en arrachant la larme dans sa folle descente sur l’arête de son nez.

Comme à  un double, l’homme posait les questions, émettait les réponses. Sans bouger de place, sans changer de place.

Ils sont nombreux, les gens qui parlent seuls. Plus qu’on ne le croit. Cela peut donner de belles disputes quand on se parle à  soi-même. On dit œtriple buse  surtout quand on vient de louper le dernier tram pour rentrer chez soi. On jure œnom de deux , et puis on croit entendre quelqu’un d’autre parler et on répond œhein ? . La solitude est une suite géométrique inversée. Une décroissance des sentiments. « J’aurais aimé te rencontrer plus tôt », crie l’homme (2)

œMon amour me fait attendre (3) , reprend-il, les yeux ailleurs et les pieds dans ses chaussures  en regardant son poignet gauche, alors que sa main droite, où se trouve sa montre, inerte, dans la foulée de son bras, longe son corps fébrile. œTu croyais à  la fin mais ce n’est que le début (4) , tonne-t-il le poing rageur.

Au loin, une femme remonte la rue, délaissant sa fenêtre, des sacs à  la main. Plutôt jolie, les jambes fines et le regard clair. Alors qu’elle a perdu le sens, les miens s’éveillent. Elle aussi autoconverse. Elle évoque des listes de courses, de choses à  faire, des listes de listes. œListe des choses à  ne pas faire. Numéro 1 : ne plus faire de listes. Loupé . Et elle rit, et reprend sa litanie. Bientôt elle est là . Ils vont se croiser. Deux personnes qui parlent toutes seules ont-elles des choses à  se dire ?

Nota. Les chiffres font appel à  des chansons.

1. Avec ou sans toi. With or without you. Le tube de U2 enflamme chez moi la boîte aux souvenirs sans qu’aucun ne soit particulièrement personnel.

Dans cette version chorale, l’émotion transperce la carapace du rock’n roll baby pour toucher les c(h)oeurs attendris.

2. J’aurais aimé te rencontrer plus tôt.I wish i knew you before.Qui est la parole la plus jolie que l’on puisse dédier à  une personne. Décidément Amy Macdonald vaut son pesant de hamburgers en écrivant de si belles chansons. En anglais, cela sonne comme une supplique.

3. Mon amour me fait attendre.My love keeps me waiting.Les clés noires.

4.Tu pensais que c’était fini, mais cela ne fait que commencer. Don’t tell it’s over, it’s only just begun.

L’illustration est dessinée par Taniguchi, un maître de la BD japonaise dont je ne peux que recommander chaleureusement les albums, en particulier, pour ceux qui ont un père, « Le journal de mon père ».

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