La fille du standard

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  • 10 janvier 2012

L’invention du call-center est à  l’humanité ce que l’onanisme est à  l’amour, un ersatz bien fade, parfois honteux, souvent décevant. Quoique à  bien y réfléchir, l’amour correspond aussi à  cette définition.

Surtout, le call-center promet à  la disparition le standard, et celle qui compose cette cellule essentielle de l’accueil : la standardiste.

La standardiste est souvent une femme. D’ailleurs ne dit-on pas Standard and Poors, afin de montrer le décalage d’un autre siècle entre les salaires des hommes et des femmes. La raison de cette omniprésence féminine tient, non pas à  un clivage professionnel ancestral, mais à  la douceur de la voix qui se dégage du combiné téléphonique. Là  où un homme ou la standardiste de la Poste pourrait répondre : œOuais, c’est pour koi ? , une femme murmurera œQue puis-je faire pour vous ?  avec un sourire audible comme un câlin et chaud comme un thé au miel un soir d’hiver.

Devenu standardchiste par la force des choses, je livre un regard expert bien que subjectif sur cette caractéristique des grandes organisations capitalistes ou non. C’est là  que je t’ai vue, toi la fille du standard. Il y a aussi une fille aux bas nylons. Es-tu la même ? Il y a aussi une femme derrière la fenêtre, non, cette dernière ce n’est pas toi, car tu n’as ni fenêtres, ni portes, ni combinaison des deux, aucun mur ne t’emprisonne.


Dans une école, dont le secret professionnel m’incite à  taire le nom, j’ai failli écrire traire, pardonne-moi, car je dis tu à  ceux que j’aime même si je ne les ai vus qu’une seule fois (Prévert), dans une grande école donc, tu donnes un prétexte au paresseux à  se lever le matin car tu n’officies qu’aux aurores.

Ce qui est rare est cher, dit l’adage. C’est peut-être pourquoi je ne t’ai vue qu’une paire de demi-fois, car je marche vite, enfin, peut-être 4,14159265… fois à  bien à  y réfléchir, car une fois tu étais tournée à  raison de trois diamètres de ton cercle de mouvement. Ton regard noir contrastait de manière sibylline avec la blancheur de ton sourire qui dégageait deux rangées, deux comme c’est étrange, de dents alignées dans une géométrie parfaite pareille à  un triangle de Pascal.

Je t’ai dit œBonjour , tu m’as répondu œBonjour , et là  j’ai imaginé que j’avais un ticket pour Liverpool, j’ai pensé œYes , comme si tu lisais dans mes pensées, tu m’a demandé œWhy ? . J’ai siffloté œYou say stop and I say go go go, oh no , mais avec ma bouche de travers, cela résonnait plutôt comme œThe shareef don’t like it. Rockin’ the Casbah , des Clash. Notre premier Clash, tu te rends compte ?

Depuis, tu es aux abonnés absentes. A chaque fois, je tombe sur Raymonde qui me demande œOuais, c’est pour koi ? . Je raccroche l’air dépité tel un loup qu’une poule aurait pris. Peut-être as-tu monté en galon au standard de l’horloge parlante où ta voix rassurante qui égrène les heures, les minutes et les secondes dissipe les malaises du temps qui passe. Peut-être Raymonde n’est-elle qu’un robot transhumain dont tu serais la victime expiatoire d’une marche formelle et innarrêtable vers l’évanouissement de l’être humain ? Ou bien peut-être, plus vraisemblablement, me cherches-tu, toi aussi, associant sur ton téléphone la dizaine de gigacombinaisons possibles. Travail de Sisyphe alors que je suis chez Free, que leur serveur est saturé et que mon numéro de téléphone répond aux appels d’un long écho vide et assourdissant. œà” toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais , œne te verrais-je plus que dans l’éternité , œcar j’ignore quel est ton opérateur, et tu ne sais où je free  (d’après Patrick Poivre d’Arvor et Baudelaire).

Je t’aurais aimé tu sais. œEt tu serais ma muse, et je t’offrirais la vénusté de la langue et des mots, et de la poésie dans une bronca, et toi la syphilis et ta langue, et des doux sons dans ton patois, et je mourrais pauvre et inconnu mais dans tes bras . (Un imbécile heureux)

Pour toi, je me serais mis à  écrire des histoires d’haïkus : œà” matinée mâtinée, quand tu prends mon appareil dans tes bras, et que tu lui susurres qu’il est ton combat , (d’après Tora, Tora). Surtout, je t’aurais chanté des chansons de nuit, des chansons de jour, des chansons sur tes fruits, des chansons d’amour, des chansons aux pommes et à  la fin un air de Joe Dassin.

http://www.youtube.com/watch?v=r-QpaFBD6nE

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Commentaires

  1. CMalette dit :

    Cher Mikael,

    Non, les call center, ne sont pas le signe de la disparition des standardistes ou hôtesses d’acceuil pour la simple et bonne raison que les métiers des centres d’appels ne se résument à  un métier