Télémarketing. « Et quelle est votre marque de dentifrice ? »

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  • 22 décembre 2011

Je ne sais pas vous, mais moi si. Vous venez de vous asseoir sur votre chaise, les enfants sont à  table, et les assiettes sont remplies et se dégagent d’elles un fumet, ou peut-être n’est-ce juste que de la chaleur qui sent, et vous apprêtez à  manger votre repas. Les anthropophages apprêtent aussi ceux qu’ils veulent manger mais c’est une autre histoire.

Quand soudain, tout à  coup, le téléphone sonne. Parfois il pleure, parfois il sourit, et quel sourire, mais là  il sonne.

Programmé de manière grégaire, je me lève en pensant œmais qui c’est que cela peut bien être pour appeler à  l’heure du repas . à” corrélation illusoire.

A ce stade de l’histoire, je me dois de préciser que j’ai un rapport tout particulier avec le téléphone. Je n’aime pas téléphoner, ma dernière facture de portable mentionne 4 minutes 42 secondes de communication au mois de novembre, si bien que j’envisage assez sérieusement de résilier mon abonnement. Quant aux appels entrants, j’avoue qu’ils sont assez rarement sympathiques, et je crois bien que je pourrais vivre sans téléphone. Mais en attendant la sonnerie résonne alors retournons répondre.


– Bonjour Monsieur Baboon (1)

– D’abord on est le soir, alors on dit bonsoir.

– Bonsoir Madame Baboon.

(D’une voix grave) – Je ne suis pas Madame Baboon (ce qui quand je repense à  Fernande, Fernande Baboon, non, quand je repense à  cette phrase prononcée me transporte dans une autre dimension)

– Oh, pardon, Monsieur Baboon.

– Je ne m’appelle pas Monsieur Baboon. Mon nom c’est Caboon.

– Ah, pardon Monsieur Caboon. C’est Elsa de la société Thiriet. Je vous appelle pour une enquête. Consommez-vous des produits surgelés ?

– Oui, mon repas si je continue à  vous répondre.

Quand soudain, tout d’un coup, brusquement et sans prévenir, je me souviens d’un texte. Intitulé œScénario anti-télémarketing , il raconte par le menu comment répondre à  ces intrusions massives du marketing direct dans nos vies. Le but est alors de faire perdre du temps aux télémarketeurs. A ce stade du récit, mes filles se mettent à  me regarder. Le bruit de la mécanique machiavélique emplit la pièce. Voici le lien vers le document.EGBGcontrescenario

– Quelle est votre marque de dentifrice Madame Baboon ?, demande-je à  mon interlocutrice.

– Mais je ne suis pas Madame Baboon.

– Mais vous vous lavez bien les dents tout de même ?

– Oui.

– Alors vous avez une marque de dentifrice ?

– Je n’ai pas bien entendu ce que vous dites. Je suis Elsa de la société Thiriet, les surgelés.

– Bonjour Madame Baboon. Avez-vous une marque de dentifrice préférée ?

– Bon, je crois que je vais raccrocher.

– Très bien. Merci d’avoir répondu à  nos questions et souvenez-vous œL’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence .

 

 

Notre curiosité malsaine nous invite à  répondre aux appels téléphoniques, à  part peut-être quand l’appelant se cache derrière l’inconnu. Et encore. Pour beaucoup de personnes, c’est l’occasion de parler à  un être humain. Saviez-vous que quatre millions de Français ont trois conversations maximum par an ! Par an ! Et il ne me reste plus que huit jours pour les atteindre !

Ce qui est dérangeant avec le phoning, cette forme de marketing direct, est plus que son caractère intrusif, mais son automatisme. C’est dérangeant pour les deux interlocuteurs, l’appelé dont on nie l’idée même qu’il puisse être sensible à  autre chose qu’un argumentaire formaté. L’appelant qui, sur son plateau téléphonique, enchaîne les appels toutes les sept secondes, raccroche une fois sur deux en laissant sonner deux fois, afin d’être certain d’avoir dérangé la personne. L’appelant encore qui au final s’est fait rabrouer plus souvent qu’à  mesure tout au long de la journée. L’appelant qui est parfois répondant à  qui on ne donne presque jamais les formations nécessaires pour bien faire son travail. Il n’est qu’à  téléphoner à  un centre d’appel dans la téléphonie ou internet par exemple pour s’en rendre compte. On dirait des vendeurs de livres de la FNAC (2) ou des attachées de presse pour le lancement d’un nouveau site internet pour les survivalistes de 2012.


Cette mécanisation de la parole est de plus totalement contre-productive. On peut comprendre que pour des processus de qualité, l’idée d’un scénario est intéressante mais c’est oublier que dans un dialogue il y a deux personnes. Et puis la notion la plus importante dans processus de qualité, ce n’est pas forcément le processus c’est la qualité. Or de qualité il n’y a pas quand vous ramenez ceux que vous appelez à  leur anonymat le plus profond, quand vous niez même leur personnalité, leur singularité la plus ultime. Alors, de grâce, pour Elsa Baboon, pour Mikaà«l Baboon, pour tous les Baboon de la terre, pour l’humoriste Dany Boon, aussi, et l’agent James Boon, un peu d’humanité, et surtout n’oubliez pas de prendre en compte ce nouveau numéro de téléphone.

A la télévision, le gars à  côté du nageur donne le numéro de téléphone de son pote. Potache mais drôle.

http://www.youtube.com/watch?v=mJTn9ASKoIo

1. Ici, c’est pour l’histoire, mais un télé-appeleur m’a vraiment appelé ainsi un jour.

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