Ces conversations que je n’ai pas

  • 0
  • 17 novembre 2011

Il fut un temps où je ne pouvais échapper aux conversations des autres. Durant les 45 minutes dans le bus pour me rendre au lycée, dans le train pour aller sur Paris, à  la machine à  café de la fac, ma tête se levait de mon livre à  la voix de l’autre approchante, chevrotante, aguichante parfois, et je conversais. Ou plutôt j’écoutais. Car la constante de ces dialogues était leur monologue, l’envie de dire.

J’ai entendu des confidences, des espoirs, des mensonges aussi, j’ai recueilli des souffrances, des histoires noires et de la beauté aussi. Et puis faute de livrer moi-même mon lot d’historiettes, le flux s’est tari. Maintenant qu’il est proche du niveau des précipitations dans le désert somalien en plein mois d’août, d’autres propos plus imaginaires me viennent à  l’esprit. Surtout quand je mange de la purée assis sur une chaise en bois de la cuisine. Je ne sais si c’est la purée, la chaise ou la cuisine qui est à  mettre en cause. Dans ces conversations imaginaires, les réparties viennent facilement et parfois je ris et la purée s’éparpille… sur la chaise… de la cuisine. Voilà  donc un hymne à  toutes ces conversations, intelligentes ou futiles, mais les deux sont-ils si opposés, ces propos échangés qui sont autant de marques d’amitié, de connivence, d’amour, que je n’ai pas.

Un matin à  l’entrée de Télécom Bretagne face à  la somptueuse standardiste qui donne envie de passer au Technopôle même quand on a rien à  y faire

– Madame, permettez-moi ce compliment. Votre sourire, ce soleil, qui resplendit et luit, même éteint par la nuit .

– Merci, mais pourquoi vous me dites ça ?

– J’ai regardé la télévision, et dans l’émission on disait qu’il fallait montrer sa gratitude aux autres pour être heureux. En tout bien tout honneur. Je vous remercie de votre sourire. C’est un haïku.

– Pff, je savais bien que c’était une histoire de ku.

Au bas d’un amphithéâtre de la faculté des Sciences

– Oui.

– Non, rien.

– Ah bon, très bien. Je me disais aussi.

Au comptoir de l’hôtel des impôts

– Attention, ceci est un hold-up.

– Si vous continuez, je vais appeler la police.

– Gardez le silence alors, car c’est vous qui êtes les voleurs, et tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.

Dans le parc de la Penfeld, à  un rythme de tétraplégique (maintenant que le film œIntouchables  nous permet de nous moquer des handicapés, œon va se gêner )

– uf, uf, uf, parf… uf, uf, uf

– Pardon ?

– uf, uf, uf, parfai, uf, uf, uf

– Je te demandais si tu allais bien ?

(Pause dans la course)

– uf, parfaitement, uf, uf, uf.

Dans la rue

– Ca va ?

– Je ne réponds plus à  cette question.

– Pourquoi ? Ca va pas ?

– Pourquoi cela devrait aller ou pas aller ? Beatles ou Rolling Stones, Vert ou bleu, dominant ou dominé, Om ou PSG.

– Mais pourquoi tu me dis ça ?

– Je ne réponds plus à  cette question non plus.

Au cours de mandarin en fac de médecine

– Ni hao ma ?

– Wo hen hao. Xie, xie. Ni ne ?

– Hen hao. Ni wei shen me bu neng zhang da ya ?

– Hein ? T’as une dent contre moi ou bien ? (Attention ceci est une private joke en chinois, une xià o huà )

A table, un midi, dans un restaurant

– Cette histoire de dette publique, tout de même, depuis le temps que l’on sait à  quel point cela déstabilise notre société en creusant les inégalités, que cela endette les générations à  venir mais aussi celles qui vivent aujourd’hui au-delà  du raisonnable, que l’on accuse le libéralisme pour trouver un bouc émissaire alors que c’est notre propre consumérisme égoïste auquel nous nous nous accrochons comme une échappatoire au bonheur que nous sommes trop occupés à  chercher pour pouvoir le trouver…

– (L’autre). Qu’est-ce que tu disais, je lisais mes SMS.

– Non, rien d’important. Et toi alors t’as passé combien de niveau à  Angry Birds ?

Lors d’une interview

– Vous accusez la presse de servir une soupe insipide en flattant la bassesse de l’homme, mais vous vous êtes lecteur de quoi.

– Je ne lis que les gratuits.

– Ouais, un peu comme un boucher qui serait végétarien.

Avec une attachée de presse

– Vous ne m’avez pas rappelée ?

– Bien vu.

– Et pourquoi ?

– Et bien, si vous vous êtes payés pour parler aux gens au téléphone, pas moi.

Avec un gars du marketing direct de l’Unicef

– Bonjour Monsieur, vous savez que des enfants meurent à  cause de votre inaction.

– Pardon ?

– Oui, pendant que vous mangez, des enfants souffrent.

– De ne pas être mangés ?

– Non, de ne pas manger.

– Oui, mais si je les mange, ils ne souffriront plus et moi j’assouvis ma faim. Tout le monde est gagnant. En plus, vous n’aurez plus à  déranger avec votre culpabilisation de bon aloi alors qu’avec le SMIC horaire que vous peinez à  gagner, je suis persuadé que vous ne donnez rien à  personne sauf au marchand de sommeil qui vous tient lieu de propriétaire. D’autant que je suis un donateur régulier de l'association humanitaire que vous représentez et que j’ai pas attendu qu’un con m’appelle pour tenter de me faire pleurer sur mon combiné. Si vous aviez bien écouté les infos, Claude François est mort et le téléphone ne pleure plus. Allez, ciao, je retourne bouffer le gamin avant qu’il ne refroidisse.

Dans un lit

– Alors quelles sont tes bonnes actions d’aujourd’hui ?

– J’ai bien mangé, j’ai bien bu, merci Petit Jésus.

– Je t’en prie, c’est vraiment intéressant ce que tu dis, Mikaà«l

– You are welcome, Mikaà«l, mais c’est moi qui te remercie.

En matière d’auto-dérision, l’inégalable Lorie est tout de même le top.

Partager