Rentrée s(c)olaire. Quand les oiseaux s’envolent

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  • 12 septembre 2011

Dans une cour de récréation un jour de rentrée scolaire, cela sent la sueur et la peur, de ne pas être dans la même classe que le petit Mathis, ou au contraire d’être de ses camarades, mais aussi le savon et le parfum. On s’habille bien pour ce jour singulier, les chaussures cirées et les vêtements repassés. Les poux ne sont pas les bienvenus à  la fête. Pas encore. Les parents sont là  aussi, bien sûr, au garde à  vous, dans les effluves du bon matin. C’est leur rentrée aussi. Quand ils le peuvent encore, ils tiennent par la main leur gamin, racontent leurs vacances passées à  Damgan ou à  Berlin, se disent œc’est une année importante , jurent, tels des sycophantes, que Mademoiselle X est bien mieux que Madame B, en raison de l’alphabet de l’expérience de leurs aînés. Dans les couloirs de l’administration, piétinent les parents qui viennent négocier le paiement à  crédit de la scolarité ou bien un laissez-passer pour changer de classe de leur fils, comme s’il fallait habituer ces petites têtes que la vie n’était qu’une fête alors qu’elle est bataille, parfois de polochons, sans gravité, souvent à  grand frais. Je te préfère à  l’éphémère.

Une sonnerie sonne et retentit. L’appel appelle. La maîtresse maîtrise. Le juvénile pousse ses gambettes sur le bitume pour rejoindre les rangs, le cartable sur les épaules. On le dirait paré pour les montages d’Afghanistan. Souhaitons-lui plus de chance que les soldats français qui se battent et meurent en Orient.

A l’école de chaque jour suffit sa peine. Ce soir-là , il s’agit d’apprendre une poésie de Raymond Queneau qui délaisse le métro pour les bateaux. Et on insiste auprès de cette petite fille toute contente, parce que sa œpassion c’est apprendre , que quand on peut c’est mieux de prendre les 17 vers de rang au lieu de se contenter du premier quatrain obligatoire pour le lundi suivant. Je ne dirais pas cela tout le temps, surtout quand les vers deviendront des verres, sauf peut-être pour les alcools d’Appollinaire. Ici, être parent, c’est répondre présent. Pousser, accompagner, aimer et éduquer. Etre un peu taxi aussi. Et oui c’est à  « moi » que je parle.

Sur le pont de l’Harteloire, on y dense, on y dense, on y soit qui mal y pense

Quand on a deux enfants, dans deux établissements différents, l’intérêt n’est pas dans la jonction entre les deux écoles, et le passage de tous les obstacles qui les séparent, mais plutôt dans la comparaison. Quand ces enfants entrent dans des cycles différents, c’est encore plus intéressant. Délaissons la primaire un temps pour le collège. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que c’est la dernière fois que l’on accompagne son enfant à  l’école, en tout cas en bonne santé. La prochaine fois, il faudra qu’il est au moins la colonne vertébrale en vrac, a minima la jambe cassée, pour qu’il vous autorise à  pénétrer son pré carré.

– Alors, tu es dans la même classe que B. ? Il est sympa ce garçon. Tu as déjeuné avec lui ?

– Papa, au collège, les filles ne mangent pas avec les garçons. Et puis, j’ai déjà  des copines.

L’heure n’est pas encore au FLB, le front de libération des batifolages, mais l’instant est déjà  à  l’autonomie. Les tickets de bus dans une poche, les clés de la maison dans l’autre, faites exprès, on laisse alors à  la nature son oeuvre. Une répétition du trajet en conditions réelles, reconstitution de la pièce ordinaire, et un matin, pas très loin de ce premier jour, il est l’heure de reverser le poisson à  la mer et laisser l’oisillon prendre son envol.

Quelques pas vers l’arrêt de bus le plus proche, nos mains chaudes l’une dans l’autre, à  droite la conscience, à  gauche, la confiance. Les deux se saluent.

– A tout à  l’heure, dit la conscience. Amuse-toi bien et apprends des choses.

– Oui, toi aussi, répond la confiance, un peu fébrile.

L’autobus pointe à  l’horizon, avance, s’ébroue puis s’arrête. Les mains se libèrent. Crouic, fait la mécanique, Coué fait l’enfant qui s’inspire de la méthode pour se convaincre que tout se passera bien, couac fait le père pour conjurer ses peurs.

Mon bras se lève pour un dernier salut, œave morituri te salutant , le sien aussi… pour tendre son ticket dans la machine à  composer. Ici, être parent, c’est accepter sa propre absence. Laisser sans délaisser, veiller et aimer aussi.

Entre présence parfois, absence de temps en temps, contrôle sans surveillance, conseils et non ordres pour ne pas tuer dans l’oeuf le génie de notre progéniture. Celle qui forme la promesse de l’avenir, une expression dans laquelle avenir n’est pas le mot le plus important. Celle qui ne peut grandir dans l’ombre de ses prédécesseurs, ces générations à  venir à  qui on ne peut que souhaiter qu’il reste en elles un peu, beaucoup, passionnément la survivance des enfants qu’elles ont été.

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