Projet. La vie sans elle(s).

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  • 11 septembre 2011

Ci-après le début d’une histoire, trois chapitres au total. Pour savoir ce qu’il advient de l’idée, il faut se rendre à  la fin du texte, si possible en lisant les mots qui le séparent du début. Vous pouvez bien entendu commenter, en direct sous cet article, ou bien, comme vous êtes plusieurs à  le faire via messagerie ou email : mcabon [at] gmail.com.

1

La fin inéluctable des histoires d’amour est une règle dont on voudrait être l’exception. Romain, jeune trentenaire parisien, ne se remettait pas de la rupture consumée avec la première vraie femme qui était entrée dans sa vie. Ils s’étaient quittés, d’un «  commun accord ». En langage moderne, «  commun accord », signifie le contraire de ce que les mots expriment. Cela n’a rien de commun, et encore moins d’un accord. Au comptoir d’un bistrot du douzième arrondissement, Romain regardait les fines bulles de son eau gazeuse remonter à  la surface, à  la recherche d’air, désespérément, et s’évanouir. Luis, son ami, lui parlait sans qu’il ne l’écoute.

– Je ne sais pas, répondit-il à  Luis.

– Tu ne sais pas quoi, Romain? Je te demande si tu veux un café. Cela ne devrait pas être une question si compliquée, non?

– Non, je vais en prendre un, peut-être.

– T’es trop fort, mon poto. Dans la même phrase, tu es capable de la négation au doute en passant par la certitude. Le résumé de ta vie. Tu peux pas rester comme ça, Romain. Cela fait trois mois que tu as l’air d’un zombie. Tu ne viens même plus aux soirées.

Trois mois plus tôt en effet, Sophie avait décidé d’un «  commun accord » donc de quitter Romain. Ils s’étaient rencontrés au lycée, en première, lors d’une fête de fin d’année. A l’heure des slows, qui passaient encore dans les fêtes à  l’époque, ils s’étaient retrouvés chacun les mains sur les hanches de l’autre. Ils se plaisaient depuis longtemps, mais ni l’un ni l’autre n’avait engagé le premier pas. Un slow était la promesse au pire d’un baiser, au mieux d’une déniaiserie. C’était Rémi, le matheux de la classe, qui avait mis cette danse en équation, pour parvenir à  un résultat sans appel « Que les couples se forment par hasard ou par choix, quand la moyenne d’âge des participants est de 17 ans, que la répartition du nombre de personnes de genre féminin et masculin ne s’éloignent pas d’un écart type de 1,25, alors la probabilité d’un baiser est de 92% ». Il n’avait pas tort le Rémi mais sa volonté de mettre en chiffres rendaient les filles hermétiques à  son charme de scientifique. Bref, comme beaucoup de grands savants, il parlait de quelque chose qu’il n’avait pas connu. Sur la piste de danse, le disc-jockey avait attendu la fin du Purple rain de Prince pour lancer la session hard-rock de la soirée.

http://www.dailymotion.com/video/x983fa_purple-rain-live-2004_music

Le Thunder d’ACDC faisait trembler le sol et conviait les nouveaux couples à  se chercher un autre endroit, plus sombre pour terminer la soirée. Ainsi, en avait-il été de Romain et Sophie.

http://www.youtube.com/watch?v=o018byLnMFM&ob=av3n

Et puis, la chaleur de l’ardeur laissant la place au confort de l’habitude, ils avait progressé dans la vie ainsi. A trente ans, ils avaient découvert leur divergences ultimes. Il voulait un enfant, elle non.

– Et pourquoi pas, cela fait treize ans, que l’on est ensemble. Je veux être père.

– Rien ne t’en empêche, mon chéri, rien ne t’en empêche, et surtout pas moi.

– Qu’est-ce que tu racontes? Un enfant, c’est un projet de couple. Et je le veux avec toi.

– «  Un projet de couple ». Tu t’entends quand tu parles ou tu veux que je prenne un rendez-vous avec un ORL? «  Les projets de couples », c’est un truc de vieux. Et moi je ne suis pas vieille, tu m’écoutes, je ne suis pas vieille. Et puis ce n’est pas le moment. Je viens d’avoir une promotion au boulot et je me vois mal aller voir le boss pour l’informer que je ne vais pas pouvoir assumer ce pourquoi je me suis battu depuis si longtemps.

– Mais c’est le bon âge pour nous deux. Après les risques seront plus grands de ton côté, et pour un homme, trente ans, cela augmente la probabilité de donner naissance à  un génie.

– Faut arrêter de lire Science et vie, Romain. Et pourquoi d’abord «  un » génie, pourquoi pas une fille? C’est pas assez bien pour ta descendance une fille?

– Mais si, une fille, deux si tu veux. Tu sais bien que je ne suis pas comme ça.

– Comment?

– Comme un macho préhistorique avec le poil sur le torse qui se gratte les couilles à  table et regarde les autres nanas qui passent quand sa femme a le dos tourné.

– Je te signale que certaines femmes aiment bien ces machos comme tu dis. Cela leur change des mecs qui assument plus d’avoir des couilles et qui passent leur temps à  chialer devant des comédies romantiques.

– J’avais une poussière dans l’œil.

– Ecoute, Romain, et enregistre au cas où tu ne comprennes pas tout illico. Toi et moi cela a été sympa. Mais voilà , tu sais ce que sais, blabla, les chemins qui se séparent, blabla, de nouvelles aspirations, blabla, enfin, tu liras le dernier hors-série de Psychologies Magazine, au pire je te prête mon Glamour de Juin, et tu capteras ce dont je te parle.

Romain était resté figé, l’air de ne pas bien comprendre.

– Qu’est-ce que cela veut dire?, lui demanda-t-il.

– Cela veut dire, que je crois que l’on a besoin d’une pause.

– Une pause?

– Oui, une pause, un break quoi, que l’on ne voit plus pendant quelques temps, faire le point…

La conversation s’était achevée là , au milieu de leur salon. Il avait pris quelques affaires, trouvé une chambre hors de prix, grâce aux relations d’un copain d’un ami de son voisin, emménagé dans cette piaule mansardée où flottait le fantôme de Bécassine. Et il avait commencé à  déprimer. Consciencieusement, délibérément et avec beaucoup de méticulosité. Plein de mots qui valaient leurs quotas de points au Scrabble, qu’il s’escrimait à  jouer un soir par semaine avec sa mère pour lui faire plaisir. Il ne lui avait pas parlé de cette rupture temporaire, mais s’était arrangé pour inscrire des mots explicites sur le plateau de jeu. Scrabble, «  Solitude », 72 points. Mot compte-triple, «  break », 41 points, «  ah, non, avait répondu sa mère, pas de mot anglais, s’il te plaît. Déjà  que ton père essaie de me gruger en me disant que 80% des mots de l’anglais viennent du français pour remporter les parties, tu ne vas pas t’y mettre aussi ».

Ses parents étaient enseignants. Sa mère, Pauline, professait le latin, d’où son prénom, Romain, et son père, Albert, l’anglais, d’où le prénom de sa sœur aînée de deux ans de plus que lui, London. Ses sœurs jumelles, âgées de 28 ans, se prénommaient Judikaà«lle et Gwenaà«lle, en hommage à  leurs origines bretonnes. Pour les chambrer, il les appelait toujours Charybde et Scylla. Petites, elles adoraient cela, cela faisait genre. Et puis, comme tous les enfants de la famille, elles avaient étudié la culture gréco-latine, et s’étaient rendues compte de l’infamie. Elles s’étaient vengées, en faisant courir des bruits sur lui au lycée. Ce qui expliquait pourquoi il n’était sortir avec une fille qu’à  l’approche du bac de français. De son enfance, Romain conservait les bons souvenirs d’une famille nombreuse, gâtée de disposer de leurs parents les deux mois de l’été, qu’ils passaient en visites archéologiques en Italie ou bien en exploration en Grande-Bretagne, alternant le sérieux de l’intérêt de leurs parents avec la farniente sur la plage.

En Bretagne, chez ses grands-parents maternels, la famille entière se retrouvait pour une quinzaine en commun à  cheval sur les mois de juillet et août autour d’un vieux de chêne. Dans les branches de l’arbre, soufflait le vent dont le bruit conférait à  la scène son substrat de sérénité. Et d’autant qu’il s’en souvient, quand Romain regardait ce spectacle de ses cousins et cousines, de ses sœurs, virevoltant, bondissant, maugréant, beuglant, riant, il se disait « moi aussi, j’aurais beaucoup d’enfants, comme cela il y aura toujours de la vie autour de nous ». Et il avait trente ans, toujours pas d’enfants, encore moins de femmes pour en faire, et du blues plein les yeux bouffis par de trop courtes nuits.

– Ecoute, Romain. Je ne peux pas te laisser comme ça. J’ai bien réfléchi. Tu as besoin d’un nouveau projet, d’un nouveau défi, de substituer un succès à  un échec.

– Oh, non, Luis, pas toi, pas ça. Tu ne vas pas encore me présenter une cousine à  toi?

– D’abord, tu ne dis pas de mal de ma famille, hein la famille c’est sacré, surtout en Espagne…

– Mais Luis tu es né en France, tes parents sont nés en France…

Seul le grand-père de Luis était né en Espagne, avait combattu du côté des Républicains, perdu face aux troupes de Franco, passé la frontière pyrénéenne et avait été «  gentillement » hébergé dans les camps pétainiens de la République française avant d’être naturalisé français après la Deuxième guerre. D’ailleurs, Luis ne s’appelait pas vraiment Luis. Son vrai prénom c’était Louis. Ses parents lui avaient donné en hommage à  la France, pour mieux s’intégrer aussi. Déjà  que quand on s’appelait Torres, l’empreinte ibérique était forte. Louis compensait. Ses sœurs s’appelaient Valentine, Justine, et Eglantine. Vers vingt ans, Louis avait commencé à  se faire appeler Luis. Et depuis, quand il rencontrait une nouvelle personne, son prénom officiel n’était jamais mentionné. Il était «  Luis, le catalan » parce qu’il adorait le jeu fluide et créatif du FC Barcelone.

– Tu m’as très bien compris, reprit Luis. Et ma cousine n’est pas moche, elle n’est pas encore belle. Nuance.

– Ok, fit Romain en levant les mains en guise de signe de paix.

– Bon laisse moi te parler de mon idée. Voilà .

Et Luis-Louis commença à  expliquer ce à  quoi il avait réfléchi. Romain était guide de musée de métier mais avait pour lui un talent enviable qui l’avait rendu incontournable à  de nombreuses reprises: il savait écrire. Sous ses doigts les mots s’enfilaient comme des perles pour donner de beaux colliers qu’il offrait, sans arrogance, à  ses amis en panne d’inspiration pour leurs devoirs de philo au lycée, de lettres d’amour à  envoyer aux quatre coins de la terre pour ne pas être oublié d’un amour de vacances, même quand on n’a pas changé d’adresse, de dossiers d’appels d’offre à  rendre en urgences. Il écrivait avec facilité et décontraction, de manière suffisamment imparfaite pour paraître sincère.

– Tu devrais écrire un livre, avait dit Luis. Un livre pour les hommes d’aujourd’hui. Un livre qui expliquerait comment on fait pour être un homme moderne alors que le monde a changé, les femmes ont changé. Un livre pour ces hommes solitaires ou non qui doivent réapprendre les règles de la vie, différentes de celles qui leur ont été inculquées.

– Une sorte de manuel?

– Non, moi c’est Luis, rigola l’ami en appuyant son accent castillan. Mais, un manuel, c’est ça. Mais pratique, le manuel. Tu expliques tout, comme des leçons mais de manière décalées, drôles et instructives, avec des photos itou.

– Ce serait pas trop mécanique comme genre de bouquin?

– Bah, tu sais, la vie c’est un peu de la mécanique. Essaie, projette-toi, mets les mains dans le cambouis. Utilise ton expérience pour que je rejaillisse une chose plus lumineuse encore. Tu vas voir, ce sera drôle. Si tu veux pour le chapitre sur la séduction, je serai ton conseiller technique.

Ils avaient avalé un autre café. Tant pis s’il était déjà  tard. Romain était rentré chez lui à  pied profitant de la chaleur de ce soir qui anticipait le printemps à  venir. Il avançait avec nonchalance quand il vit la devanture de la Librairie des Tertres. On y présentait des ouvrages rares de Romain Gary. Au centre, un livre dont on pouvait lire sur la couverture ce titre «  La vie devant soi ». Près du livre, une bague à  la manière d’une alliance. Romain fixa sa main gauche. On y voyait la marque de l’alliance retirée quand il avait compris que la pause demandée par Sophie était appelée à  durer. Les vestiges de ce sertissement, l’alliance derrière la vitre, le livre à  côté, comme une suite logique qui attend qu’on la décode mais devant laquelle passent des milliers d’individus chaque jour sans apercevoir la réponse à  leurs questions devant leurs yeux. Lui aussi, peut-être, devait envisager la vie devant soi.

2

L’entrée du 18, rue de l’Obélisque sentait bon le citron chimique quand Romain entra dans l’immeuble. Là , au troisième, il louait une chambre qui était un tout petit peu plus qu’une chambre. Coin cuisine, salle de bains-douche, un endroit pour dormir et un autre aménagé en salon-salle à  manger-débarras du plus bel effet. 25 m2 au total, 650 euros par mois. C’était ce que l’on appelle une bonne affaire à  Paris. Le plus gros mérite de cette piaule est que sa petitesse l’invitait à  sortir plus souvent qu’il n’aurait voulu, pour respirer, sortir de ces quatre murs. Son plus gros défaut est que pour trouver de l’espace pour écrire, cela n’allait pas être coton.

En entrant dans son appartement, Romain jeta son blouson sur le porte-manteau de l’entrée, et alluma son ordinateur pendant qu’il se préparait un thé rooibos. C’était un Pc hors d’âge mais qui remplissait son office avec célérité. Il avait changé deux ou trois trucs dessus si bien qu’il était quasiment aussi puissant que les modèles vendus aujourd’hui, du moins pour toues les tâches de bureautique et surfer sur Internet. Romain n’était pas à  proprement parler un membres des Geeks, ces passionnés des technologies qui préfèrent les souris virtuelles à  celles véritables et appétissantes, mais il aimait la puissance de l’informatique, ce qu’elle promettait de l’avenir. Pour rester dans le coup, il se forçait sans mal à  suivre l’actualité de cette industrie si présente et si méconnue aux yeux de la quasi-totalité de ses utilisateurs. En récupérant chez des potes, les composants encore en état que ceux-ci jetaient lors de l’achat du dernier modèle à  la mode, il s’assurait de rester dans le mouvement et de pas être relégué dans la deuxième division informatique.

Lorsqu’il s’éveillait, l’ordinateur poussait le cri strident des baleines en rut. Cela le surprenait toujours, la majesté de ces mammifères et la sensation d’éternité qui s’en dégageait.

La tassé de thé à  la main, il s’assit devant l’écran pour lancer son traitement de texte. Il préférait Open Office à  Word pour de multiples raisons. La première était la gratuité du logiciel, une qualité qui justifie de ne pas essayer de trouver d’autres raisons de l’utiliser. Comme nombre de ses contemporains, Romain pestait contre son employeur qui ne lui accordait pas assez d’augmentations mais se ruait vers le monde du gratuit convaincu que payer c’est se faire voler. Ce faisant, il ne se rendait pas compte tout l’inanité de ses exigences d’augmentation. Pourquoi le payer plus lui qui aspirait à  ne plus rien payer du tout?

Sur le clavier, il tapa ses premiers mots d’écrivain, peut-être les derniers: Roma(i)n.odt.

Après avoir inscrit, le nom du fichier, puis enregistré son document, il se leva et pensa «  Bon, et maintenant? ». L’idée de Luis n’était pas mauvaise. La question était de savoir s’il arriverait à  aller jusqu’au bout, car à  quoi bon entamer le voyage si l’incertitude pèse sur l’arrivée à  destination. Il ne voulait plus d’échec. Sa vie amoureuse était vide, son travail, sans grand intérêt. A trente ans, il vivait la crise du jeune adulte: quelle place dans quel monde et que dois-je faire avant de commencer à  vieillir. Par quoi commence-t-on un livre? Il écrivit «  Si je vous », efface le tout, puis reprit «  Il était une fois ». Toutes les histoires commencent ainsi. «  Il était une fois ». Mais ce n’est pas le début qui l’intéressait mais la fin, quand le prince épouse la princesse et qu’ils ont de nombreux et beaux enfants. Pour y parvenir, il faut franchir des étapes, successives, indispensables, suivre son propre chemin, croire en soi. Il regarda son clavier, enleva la dernière lettre tapée « Il était une foi », oui, cela sonnait mieux, et il continua à  écrire, éclairé par une lampe centenaire qui veillait sur lui.

«  Il était une foi. Celle que les hommes ont perdu au fil du temps. Le mouvement s’est accéléré ces dernières années, en même temps que les femmes gagnaient en influence, en autonomie, en droits et en pouvoir. Ce n’est que justice pour un deuxième sexe souvent méprisé, anéanti, négligé, souillé. Et ce n’est pas fini tant ces situations insupportables persistent à  travers le monde.

Alors que femmes arrachaient leur place dans les sociétés occidentales, en parallèle les hommes perdaient un peu de la leur. Non pas que les deux n’aient pas pu disposer de leur place, l’un et l’autre. Mais il en est ainsi souvent dans la conquête des pouvoirs: on l’arrache plutôt qu’on ne leur partage.

Arracher aux monstres poilus un peu de leurs attributs n’auraient été qu’un juste retour des choses, si ce n’était que cela n’est plus possible. Les plus horribles des hommes sont morts depuis longtemps, peut-être en existe-t-il encore quelques rares descendants, ici et là . Alors l’esprit d’équité exige du sang, des têtes coupées, des testicules que l’on arrache. L’apaisement, croit-on, vient après la tempête. Pour s’apaiser, il faut donc s’énerver. Toutes les logiques ne sont pas la vérité.

Je suis un homme. C’est ainsi. Je n’en suis pas particulièrement fier. Mais jamais je n’ai été honteux non plus de cet état. Il est honorable. Pourtant, au fur et à  mesure de la vie qui défile, j’ai l’impression de payer pour ces générations d’hommes infâmes, et encore tous ne l’étaient-il pas autant qu’on veut bien le dire.

Cette impression est possiblement fausse. Elle peut être le fruit d’un complexe particulier: l’homo inferiosis. Mais au fond de moi, je sens ce souffle qui s’approche de ma nuque et il ne me dit rien qui vaille.

On pourrait écrire un nouvel essai sur les qualités reconnues des deux sexes, les analyser en débattre. D’autres feront cela mieux que moi.

«  Ceux qui doutent créeront demain », me répétait mon grand-père. Aujourd’hui, je comprends ce qu’il veut dire. Il est facile d’accuser les femmes de leur hypocrisie actuelle, je ne m’en priverai pas non plus, mais cela ne change rien. Aucune solution, aucune amélioration. Pas très utile donc.

C’est pour cela qu’il était une foi. Cette foi, c’est celle que les hommes doivent retrouver en eux-mêmes ».

Bon, elle était intéressante, cette idée de «  Il était une foi ». Mais ce style n’était-il pas un peu trop pédant? Ampoulé? Il imprima la première page sur son imprimante wi-fi pour la corriger à  tête reposée le lendemain. Il ressentait comme une excitation. La vie a besoin de projets, petits ou grands, qui conduisent sur un chemin, celui de demain, pour oublier la mort, la combattre ou l’enfourcher. Finalement, Luis avait peut-être raison. Il était encore trop tôt pour en être certain, mais Romain ressentait une excitation qui le vivifiait. Pour fêter l’événement, il sortit une cigarette du paquet qui traînait sur le bureau et ouvrit la fenêtre. C’est tout le problème des cigarettes, elles sont souvent associées à  des moments de plaisir. La pause-détente dans une après-midi de labeur, la fête entre amis à  la sortie d’une discothèque, le cliché de la détente après l’amour, la dernière bouffée de vie du condamné à  mort… Jamais, on ne la lie avec du négatif. Imaginons, un enterrement par exemple où tout le monde serait obligé de fumer sa clope et de lancer son mégot dans l’intérieur du four pour lancer la crémation. Bonjour le dégoût. «  Ca sent la clope ici. Quelqu’un est mort? ».

Pour l’heure, Romain s’intoxiquait gaiement. Derrière les volutes qui s’échappaient de la combustion de sa cancérette, il laissait vagabonder son esprit. La détermination se nourrit des épreuves. Famille composée, facilité à  apprendre, santé de fer, la vie l’avait épargné jusqu’à  lors, si bien qu’il ne savait pas vraiment comment agir en pareilles circonstances. Il était pareil à  ses enfants qui chopent tous les virus qui traînent dans l’atmosphère parce que leurs parents ont récuré, rincé, lavé, expurgé, anéanti, javellisé, éradiqué, violenté, génocidé l’ensemble des bactéries de leur environnement. Pensant bien faire, ils ont ainsi empêché leur enfants de stimuler ses défenses immunitaires. Romain était ainsi, démuni face aux vicissitudes de la vie. Il n’est pas facile d’entrer dans cette compétition de l’existence sans entraînement. Et quand c’est à  presque, trente ans, que l’on se prend cette baffe dans la gueule, l’aller-retour fait un un mal de chien en plus de l’assourdissement passager.

Il jeta un regard sur l’affiche de son salon. Une vieille réplique d’une affiche de mobilisation de la Deuxième guerre mondiale, quand un Oncle Sam rassurant montrait du doigt les jeunes américains en leur assénant «  We want you ». «  Il avait besoin de lui-même aussi ». Sophie l’avait quitté, alors tant pis pour Sophie. Il restait des millions d’autres prénoms sur cette terre à  reconnaître, épeler et susurrer.

3

Armé des meilleurs intentions du monde, Romain se réveilla dans la bonne humeur le lendemain matin. Il désarma son réveil avant que celui-ci ne sonne. Comme il est de bon ton chez ceux qui embrassent la vie tant qu’il précède l’appel du lever. Il était sept heures. Dans deux heures, il arpenterait les couloirs du musée d’Orsay pour conter à  des groupes de lycéens boutonneux l’histoire de la peinture et de ses tableaux magnifiques qui agrémentaient cette ancienne gare et vantaient l’esprit humain. Douché, rasé de près, le début hystérique d’une fine moustache hors du temps a fait les frais de sa résolution, habillé aussi, cela aide pour ne pas se faire arrêter pour attentat à  la pudeur, il prit la direction des quais.

Le soleil qui pointait dans le ciel était un hymne à  la marche. Romain aimait bien sentir ses pieds rebondir sur les trottoirs de Paris. Dans cette partie de la ville, quasiment muséifiée et dédiée au tourisme, les débuts de matinée étaient souvent bien calmes. Quand il était en avance, comme c’était le cas aujourd’hui, il en profitait pour flâner sur l’autre rive, près du Louvre. Il feuilletait des livres chez les bouquinistes. Un jour, il avait trouvé un très rare ouvrage d’Hemingway sur sa vie dissolue à  Cuba «  En avoir ou pas ». Tout un programme. Il lui en avait coûté la coquette somme de deux euros cinquante pour accéder à  ce livre autobiographique du voyou américain en train de trafiquer avec plus fort que lui.

Ce matin-là , Romain arriva largement en avance. Le temps de prendre un café dans la salle de pause du musée. Alors que le reste du bâtiment suggérait la majesté, la salle de pause figurait tout l’inverse. Les murs un peu sales, le brouhaha incessant, on aurait dit que tout le monde était tout le temps en pause, le bruit des machines, la fumée des cigarettes qui s’échappait des portes donnant dehors, ce capharnaà¼m représentait l’exil exquis dans ce monde policé et par trop rangé pour beaucoup des musées. Après avoir avalé deux cafés corsés, qui lui vaudraient quelques aller-retours aux toilettes durant la matinée, Romain discuta des derniers résultats de foot du club de la capitale qui venait de se faire racheter par l’émir du Qatar. Déjà  propriétaire de quantités d’actions d’entreprises françaises, mais les sociétés ont-elles des nationalités, d’hôtels luxueux de la ville-lumière, le Majestic et le Royal Monceau, le Qatar venait de s’offrir un club au passé glorieux certes, emblématique sûrement mais englué dans des problèmes liés à  la sécurité dans le stade dont il peinait à  émerger.

– Il paraît qu’Etoo va signer, lui dit Jean-Marc, un agent de sécurité qui portait sous son uniforme, chaque jour qui passait, un tee-shirt à  l’effigie du PSG « Fier d’être parisien » et qui habitait le Val-d’Oise. Y’a pas à  dire le football cela aplatit les frontières.

– Avec tout l’argent qu’ils vont apporter, on va pouvoir s’acheter Maradona, renchérit Michel, qui travaillait lui aussi à  la surveillance. A croire que tous les supporters travaillaient dans le domaine de la sécurité. On se demandait alors comment le Parc des Princes pouvait connaître des problèmes avec les hooligans.

– Maradona? Mais, il joue plus au foot depuis longtemps. Depuis la coupe du monde 86, il s’est mis au basket.

– Vrai?, interrogea Pénélope, qui n’était pas gardienne mais chargé de l’accueil des groupes, et qui essayait de s’intéresser au foot pour échanger avec des hommes, elle, 42 ans, mais veuve depuis une dizaine d’années. Elle entendait des noms, s’en rappelait mais éprouvait du mal à  donner à  chaque joueur son époque. Il faudrait qu’elle songe à  dessiner une frise chronologique.

– Ben, non, Péné. Maradona maintenant il suit la ligne de la mondialisation. Là , il entraîne une équipe à  Dubaï. Cela veut dire qu’il sera bientôt l’entraîneur du Cosmos de New-York.

– Pourquoi?

– Ben, d’abord, ils font faire de l’argent dans le Golfe, expliqua Michel qui était quand même pas le dernier des cons vu qu’il avait failli avoir un BTS en gestion. Là -bas, ils ont tellement d’argent qu’ils allument leurs cheminées avec des dollars, alors qu’il fait vachement chaud dehors. Par contre, il manque de reconnaissance les bédouins. Ils aimeraient bien qu’on les aime pour autre chose que pour leur argent. Alors ils achètent des stars, la Coupe du Monde de football, construisent des stations de skis en plein désert… Le genre, très nouveaux riches tu vois, chaîne en or qui brillent itou. Et donc après que les footballeurs ont gagné plein d’argent dans le Golfe, et bien ils vont aux Etats-Unis gagner à  nouveau plein d’argent mais un peu moins. Le championnat américain c’est un peu la maison de retraites des footballeurs. Ils disent qu’ils vont là -bas pour «  la qualité de vie ». Et puis après ils reviennent en Europe pour faire consultant à  la télé.

– Ah ouais, fit Pénélope, qui avait sorti son carnet pour prendre des notes.

Elle était travailleuse, potassait ses dossiers, assistait aux matches, les regardait à  la télé. Elle avait calculé qu’un homme sur deux aimait le foot. Qu’il y avait 30 millions d’hommes en France. En enlevant les pré-pubères, les trop-vieux, Dominique Strauss-Kahn et les non-célibataires, et en divisant par eux, cela faisait environ 1,5 million d’hommes célibataires passionnés de football. Dont 10 % en région parisienne, c’est-à -dire qu’elle était, à  peu près, en permanence à  moins de cent mètres d’un footeux. Or, et c’est là  le sens de son intérêt soudain pour le football, elle avait lu dans le numéro de Cosmopolitan du mois précédent que «  les Hommes (il y avait un grand H), contrairement à  ce que pensent parfois les femmes (avec un petit f) s’intéressent beaucoup aux passions de leurs partenaires, pourvu qu’elles soient les mêmes que les leurs ». Pénélope avait relu cette phrase plusieurs fois avant de la découper et de placer le bout d’article sur la porte du réfrigérateur maintenu en suspension par un magnet du film Rio offert par le McDo. Sur la table de sa cuisine, elle avait compulsé des guides, croisé des données, et en avait conclu qu’il fallait qu’elle s’intéresse au foot pour trouver un homme. Elle n’en pouvait plus, et si tout connaître de l’art du hors-jeu et de la solitude du gardien de but pouvait lui permettre d’assouvir ses besoins, alors banco, elle s’abonnerait à  So Foot et lirait l’Equipe.

– Ben non, Péné. On te charrie, reprit Michel.

– Bon, j’y vais, fit Romain, en regardant sa montre.

– Jivé? C’est quoi, un attaquant?, demanda Pénélope.

– Non, j’y vais, je m’en vais, répéta Romain

– Junior Jemanvé? C’est celui qui a joué à  Saint-Etienne en équipe des moins de 19 ?

– Ah oui je croyais qu’ils étaient plutôt sur la piste du nigérian Onsmokbiendetoi.

– Très drôle les gars. On se voit au stade samedi prochain?,demanda Romain.

– Je veux…, fit Michel

– mon neveu, termina Jean-Marc

Le niveau n’était pas très élevé mais suffisamment pour avoir les pieds par terre. C’était des potes de travail. Des gars simples, qui n’inventeraient pas l’eau chaude, ce qui tombait bien parce qu’on l’avait déjà  découverte, mais sur qui l’on pouvait compter au besoin, ce qui n’est pas la moindre des qualités ».

Nota.

Voilà  telle était l’idée de départ de cette histoire. Et puis en réfléchissant, en relisant, j’ai eu l’impression que des histoires comme celle-ci, il y en a déjà  eu des dizaines. C’est sympa à  lire et à  écrire, mais qu’est-ce que cela dit de celui qui est aux manettes, de ce en quoi il croit, de ses valeurs, de son état d’esprit ? Alors, j’ai réorienté le projet. Le titre prend un supplémentaire : « La vie sans elles », où un homme entre deux âges se retrouve dans la ville qui a été la sienne des années auparavant. Il vient pour le mariage de sa fille cadette. Au hasard des rencontres et des lieux, il repense à  toutes les femmes qui ont marqué sa vie et qui d’une manière ou d’une autre en sont aujourd’hui absentes. L’histoire de ces femmes devient alors un prétexte à  parler de celles qui ont marqué la mienne.

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