Ces hommes qui dînent seuls

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  • 28 juin 2011

Il est bon parfois de préférer une discussion entre amis à  une soirée de travail. Cela régénère. Thierry est un ancien camarade de classe, et nous nous connaissons depuis l’école primaire où nous nous lancions, avec quelques autres, des défis pour savoir qui de nous terminerait le plus d’exercices de calcul, je ne crois pas que l’on disait mathématiques à  l’époque et nous nous éclairions à  la bougie devant le poêle qui servait de chauffage:) Il est aussi la seule personne avec qui je me sois battu.

Pour une sombre histoire de balle de tennis tombée dans la pissotière qui nous servait de but pour notre partie de football quotidienne, nous avions tenté de nous envoyer des coups avec nos bras trop courts, avant de tomber par terre et finir sous les crachats de nos camarades comme cela se faisait à  chaque fois que des écoliers se battaient ce qui arrivait à  peu près à  chaque récréation. La surveillante de la cour, qui est toujours en poste dans l’école où se rendent mes filles, a raconté cet épisode devant mes enfants stupéfaits, ce qui m’a valu une grande explication de textes lors de l’histoire du soir sur «  l’inutilité de la violence sauf quand… ».

Bon, bref, Thierry et moi nous sommes vites rendus compte qu’en se battant on s’exposait à  la vindicte populaire, de cette foule capable du pire, et que l’alliance était plus porteuse que l’opposition. Cela n’a pas fait de nous les meilleurs amis du monde durant cette période. Mais nous nous revoyons, à  intervalles irréguliers depuis lors avec un grand plaisir partagé. Nous sommes suffisamment différents pour ce que cela soit intéressant.

Hier soir donc, puisque c’est le but de cette note, je délaisse le travail harassant qui me tend les bras, les orteils et nombre de ses articulations, pour dîner avec lui qui est sur Brest pour quelques jours avant de repartir commandanter dans l’armée de Terre. En bas de la rue de la Siam, se trouvent quantité de restaurants où il est possible de se remplir la panse. L’un d’entre eux dispose d’une terrasse (mal) chauffée et exposée aux vents brestois mais bon on est en été oui ou non? Alors, nous choisissons l’extérieur.

  • M. Tu as vu, c’est dingue quand même ces hommes qui mangent seuls. Ils sont seuls, ensemble, et ils ne se parlent même pas.

  • T. Attends, je vais leur dire de venir.

Ce qui s’appelle de la complémentarité entre celui qui dit et celui qui fait. Je trouve que la solitude au moment du repas, par essence moment de partage de la nourriture et surtout de toutes les informations que l’on y communique, est l’une des solitudes les plus étranges dans nos sociétés modernes. Le nez dans leurs assiettes, des gens mangent, vite, des repas qu’ils s’en iront digérer dans leur chambre d’hôtel. Et encore ne voit-on que ceux qui s’exposent et n’avalent pas leur pitance directement devant la télé, allongé sur leur lit. La semaine dernière, Jean-Marc Roué le P-DG de Brittany Ferries, racontait que chez les Anglais, la prise d’un repas ensemble était très rare, chacun piochant dans le réfrigérateur son repas, la cuisine ne servant pas à  prendre des repas en commun.

Manger seul, ce n’est pas manger, c’est se sustenter

Je me souviens de la première fois que j’ai mangé tout seul. C’était un début de mois de septembre. Je venais de rentrer en classe de seconde au lycée de la Croix-Rouge. Pour tout dire, je ne connaissais personne dans cet établissement qui devait bien accueillir quatre millions d’élèves, ce qui rendait la solitude encore plus étonnante mais d’une certaine façon logique aussi. Plus on est, moins on a.

La tête dans les patates à  l’eau, et devant ce que je pense avoir été de la viande, je crois que j’ai eu envie de pleurer. Depuis que je suis petit, voir des gens seuls, encore plus, quand ils sont dans une forme de malheur m’émeut. De l’enfance toujours, je conserve une image très forte d’un homme qui titube sur le trottoir dans le quartier des Quatre Moulins. Je le regarde de l’arrière de la Peugeot 305 Break familiale. Il est plein comme un cochon et divague à  gauche puis à  droite, les murs des immeubles le retenant de tomber dans sa course folle. Il n’est pas le seul à  être seul à  ce moment-là . Sa famille l’est aussi. Ils l’attendent peut-être, à  table, et lui ne vient pas. Lui qui a tellement de mal à  tenir encore debout, et nous ne sommes qu’en milieu d’après-midi.

Le deuxième jour au lycée, un cousin d’un cousin, ou un truc du genre, vous savez le neveu de la tante du fils Riou qui s’est mariée à  la fille Pellen, oui celle de la boulangerie, vient me voir, et me propose que l’on déjeune ensemble. Je dis oui, et je dis merci.

Les pensées ont une raison même quand on ne connaît pas leur provenance. Depuis lors, quand je vois des gens seul, j’avoue que la compassion m’envahit et il m’arrive souvent de taper sur l’épaule d’un pauvre hère, accroupi devant ses bouteilles de Grappe fleurie en plastique, pour m’assurer qu’un souffle de vie passe encore dans ce corps imbibé. Bon, on est pas là  pour raconter sa vie. Si? Un peu?

Revenons au restaurant. Qui sont-ils ces hommes qui dînent seuls? Des représentants de commerce, des commerciaux en mission, pour beaucoup, certainement, des gens de passage. Les séparations et autres divorces contribuent aussi à  changer un peu la donne chamboulant la toute puissance masculine. Bobonne est partie, ou on a quitté bobonne, ou bobonne et bobon se sont quittés «  d’un commun (dés)accord ». On ne sait pas faire la cuisine, direction le restaurant. On sait faire la cuisine, mais on n’a pas de cuisine. Peu importe. On se retrouve au restaurant. Cela doit vouloir dire quelque chose tout de même que de venir exposer sa solitude dans cet endroit par définition collectif. A côté, des groupes rient, et vous, vous pensez à  votre bouche qui mâche. Ils pourraient rester ailleurs, et ils viennent. Mais pourquoi alors ne se parlent-ils pas? Est-ce que l’on peut apprendre à  déparler aux autres? C’est possible je pense quand on ne s’exerce pas assez. On perd l’éveil de l’autre, la capacité d’écoute qui est le plus important attribut des grands causeurs.

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Et puis Thierry revient avec Thomas. Un gars des Côtes-d’Armor. Archiviste, né en 77. Peut-être qu’il souriait en mangeant sa pizza quand Thierry est allé lui proposer de rejoindre notre table. Et on a discuté de tout, et de rien, de sujets non impliquant. Quand il est reparti vers sa chambre d’hôtel, deux heures plus tard, il nous a salués et il y avait un peu de joie dans sa voix. Je ne suis pas certain que cela fonctionne à  tous les coups, qu’aborder des inconnu(e)s permettent toujours de passer des moments simples et agréables, mais cela peut. C’est ce qui fait de nous des êtres humains. Regarder l’autre comme un être en puissance, le respecter parce qu’il est un être humain. Le respecter et donc ne pas l’ignorer. Ce n’est pas possible tout le temps, ce n’est pas facile tout le temps. Parfois notre tête trahit nos soucis, nos pensées, nous sépare des autres sans que l’on ne s’en aperçoive. Cela devrait pourtant être aisé de dire «  J’ai envie de passer un moment avec toi, toi l’inconnu(e) que je ne connais pas », juste pour me rappeler que je suis vivant devant un repas, un café, un livre de bibliothèque, et que les cloisons sont autant de prisons. Juste parce que j’ai envie de te voir, de te revoir. Pour partager un repas, une séance de cinéma, un voyage en train, cela s’entend, se conçoit. Pour «  les hommes qui dorment seuls », j’avoue que je n’ai pas trouvé de solution moralement acceptable.

Mikaà«l Cabon

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Commentaires

  1. […] J’ai mes faiblesses. en esthète, je visite Internet en répétant « Bonjour Madame ». Et  j’ai de la sympathie pour ces hommes privés de la garde leurs enfants en raison de décisions de justice souvent aveugles de leurs besoins d’être pères. En haut d’une grue, ou dans la noirceur de leur salon, seul sur le canapé en pensant à  leurs enfants, je suis avec eux. […]