Jacques Lescoat. « Pas de Bretagne réunie sans réorganisation territoriale en France »

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  • 10 juin 2011

Jacques Lescoat est géographe. Il s’intéresse depuis longtemps à  la question de la réunification de la Bretagne qu’il voit sous le triple angle de l’histoire, de la socio-économie et de la géographie. (Entretien mené le 9 juin 2011) jlescoat

En 1941, le gouvernement de Vichy décide d’une réorganisation territoriale dans laquelle la Bretagne se voit enlevée la Loire-inférieure, devenue depuis la Loire-Atlantique. Le 18 juin prochain, les tenants de la réunification de la Bretagne organisent une importante manifestation, l’une des précédentes avait rassemblé 10.000 personnes. Est-ce que cette idée de réunification de la Bretagne est toujours moderne, et est-elle nécessaire?

Le rattachement de la Loire-Atlantique à  la Bretagne, pour former une Bretagne administrative à  cinq départements, permettrait que se rejoignent Bretagne historique et Bretagne géographique. Il y aurait là  un équilibre tout à  fait logique dans la perspective de constituer une région qui compterait au niveau européen. A l’échelle européenne, on considère que seules les villes d’un million d’habitants, telles Lyon ou Anvers, peuvent apporter les services voulues par les populations, en matière culturelle par exemple, et dynamiser une région. A l’heure actuelle, la Bretagne ne compte pas cette aire d’un million d’habitants. Mais l’alliance entre Rennes et Nantes permettrait d’atteindre ce poids qui serait utile à  toute la région. La Bretagne se définit avant tout comme une région maritime, avec les ports de Brest, Lorient et Saint-Malo. Ajoutez à  cela le port de Nantes-Saint-Nazaire et vous renforcez les cohérences et potentiellement les stratégies en créant de plus une belle unité à  la fois géographique, culturelle et économique.

Cette alliance de Rennes et Nantes peut-elle avoir lieu et ne serait-ce pas sur le dos de la Bretagne occidentale?

D’une part, une région de taille européenne permettrait des aménagements harmonieux et logiques là  où aujourd’hui, on le voit, la situation entraîne des freins et mutile, notamment en Bretagne sud, les plans qui sont imaginés. Cette réunification ne peut de toutes façons pas se réaliser sans que Rennes et Nantes ne s’engagent pour leur arrière-pays. Il serait suicidaire, y compris pour elles, qu’elles agissent autrement. La question de la capitale se pose aussi. Je crois que c’est Rennes qui est la mieux placée pour cela, tandis que Nantes pourrait rassembler le pôle inter-régional du Grand-Ouest.

Le rattachement éventuel de la Loire-Atlantique à  la Bretagne entraînerait par un effet de dominos une réorganisation des régions limitrophes…

Oui, il ne faudrait pas s’arrêter là . Nous ne voulons pas d’une Bretagne mutilée, ce n’est pas pour mutiler d’autres régions à  leur tour. Au sein de la conférence des géographes de France, nous avons imaginé un redécoupage de la France administrative en seize régions pour élargir tout en laissant respirer les régions. Redessiner la France ainsi suppose par exemple le rattachement de la Vendée à  la région Poitou-Charente, dont c’est l’aire naturelle. Et pour les anciens départements des Pays-de-la-Loire, le basculement dans une région Val-de-Loire, d’Angers à  Orléans, qui serait l’une des plus belles de France. Basse et haute Normandie ne formerait qu’une seule et même région. Les régions Nord et Picardie pourraient former un bel ensemble également.

Qu’est-ce qui explique sur ce dossier rien ne bouge? Il y a bien eu le comité Balladur et des propos récents du Président de la République sur la question, mais les actes semblent ne pas suivre les propos.

L’insuffisance ne vient pas du combat en soi mais de l’absence de relais, à  ou si peu, dans d’autres régions pour demander une réorganisation administrative. Si vous ajoutez à  cela le poids des conservatismes en France, bien plus fort que dans nombre d’autres pays, vous aboutissez à  un statu-quo…

C’est une forme de facilité…

Oui. Je suis administrateur territorial depuis quarante ans. Je vois bien que nous sommes incapable de supprimer la structure précédente après la création d’une nouvelle. Dès lors s’empilent des niveaux de décision qui ne sont plus en rapport avec les attentes des populations. Il faudrait raisonner en terme de services rendus et pas en terme d’organisations qui les rendent. Les premiers doivent décider des seconds et pas le contraire. Je suis finistérien de cœur. J’aime le Finistère, ce sont mes racines. Mais est-ce que si demain le département, le Conseil général n’existe plus, ou sert différemment, j’en serais orphelin, est-ce que j’aurais moins de racines? A cette question, la réponse est non.

On touche ici aux racines du conservatisme français quand il s’agit de rendre notre organisation plus efficace et d’agir sur les identités. La Bretagne pourrait être ce modèle car elle est porteuse d’une identité ouverte qui s’enrichit de l’extérieur. Si on lit le livre de Morvan Lebesque «  Comment peut-on être Breton? », on se rend compte que ce livre est un précis de démocratie et de respect de l’autre.

Du côté politique, on ne sent pas que le sujet passionne… Un certain nombre de ministres semblent éprouver des difficultés avec les chiffres, en ont-ils également avec la géographie?

Rares sont les politiques qui sont contre la réunification, du moins en Bretagne administrative mais peu se mouillent pleinement sur la question. D’autres pays ont mené ces réorganisations, en Allemagne il y a une vingtaine d’années, en Belgique aussi, en Suède, en Italie… L’efficacité de la dépense publique s’y est améliorée et les régions ont atteint une taille critique suffisante. Pour que cela bouge, il faudrait que les Bretons initient des réseaux partisans d’une réorganisation territoriale dans d’autres régions française et qu’au niveau national souffle un vent porteur.

Propos recueillis par Mikaà«l Cabon

En savoir plus.

Le site de Jacques Lescoat

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Commentaires

  1. xav dit :

    Affirmer que la vendée doit être rattachée au poitou charente, c’est nier totalement les évolutions socio économiques qui ont transformé » le département depuis le 19ème siècle et surtout depuis la fin de la 2nd GM. La vendée est aujourd’hui tournée vers nantes et le nord vendée est même devenue la banlieue de nantes (l’installation d’entreprises nantaises et d’habitants travaillant sur nantes en témoigne! Ce qui intéresse les gens avant tout, c’est avoir du travail, un emplois et c’est pourquoi le nord vendée est si dynamique économiquement et démographiquement. La proximité vec nantes est un atout alors que les liaisons routières et ferroviaires avec le poitou ne sont que très peu développés. Un la roche nantes en train est rapide alors qu’un la roche la rochelle ou la roche sur yon Poitier est très long.
     

  2. […] difficultés : celle de l’impasse actuelle dans laquelle est actuellement sa réunification (cf l’interview de Jacques Lescoat sur cette question), son enclavement géographique que peine à  résoudre le projet de Bretagne Grande Vitesse, la […]