La promesse des yeux noirs de ma mère

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  • 29 mai 2011

Longtemps j’ai pensé que ma mère pouvait disposer du pouvoir magique de changer la couleur de ses yeux selon son humeur. Au gré de mes bêtises juvéniles, l’annonce maternelle s’annonçait comme une sentence.

  • Si tu continues, je vais faire les yeux noirs.

Maman Jackson Five

Sur son visage impassible, ses yeux marrons me fixaient, souvent bien avant que je commence à  imaginer l’idée même de mon prochain forfait. Les mères savent deviner les intentions de leurs fils. Et souvent je reculais devant l’idée de peiner cette mère aimante qui me réconfortait lors des mauvais rêves où le traversin se transformait en loup rugissant, qui m’encourageait à  me dépasser.

Parfois, tout de même, l’enfance n’est pas l’âge de la raison, je me laissais aller à  forcer les limites. Quand je repeignais la voiture familiale, une Ford Taunus blanche de première bourre, d’un anti-rouille un peu voyant parce que j’avais vu mon père en faire de même, ou quand les tasses me semblaient encombrées de leur anse alors que nous buvions toujours notre café au lait sucré dans des bols avec nos prénoms dessus. La Ford Taunus a depuis longtemps disparu, les tasses décapitées ont rejoint les poteries de temps plus anciens, ce que les paléontologues et autres archéologues du futur ne manqueront pas d’expliquer, mais ces souvenirs rythment encore souvent les anecdotes familiales racontées à  mes filles par leur grand-mère quand elles lui demandent ce qu’était leur père.

Il n’y pas d’amour, que des preuves d’amour, comme de jouer une partie acharnée au Scrabble. Et quand on est le fils de sa mère, on en lui rapporte généralement son pesant. Leur valeur se mesure plus au nombre de kilos que dans la valeur artistique. Des sculptures en papier mâché, réalisées langue pendante comme quand on s’applique avec intensité, les dessins colorés avec un soleil qui rigole et qui inonde de ses rayons jaunes l’ensemble de la page blanche, la simplicité de cette myriade de poèmes où par l’étrangeté de cet amour «  maman » rime avec «  je t’aime », des colliers de nouilles, de spaghettis, en lettres d’alphabet, des presses-livres, ou bien ce portefeuille à  aiguilles de couture qui, trente ans plus tard, remplit encore son office avec célérité et une fidélité sans failles. Du bel ouvrage.

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Au fil du temps, ses yeux ont connu nombre d’expressions, la tristesse parfois, le soulagement aussi, la joie souvent, et tout le temps l’impression qu’ils savaient lire ce que je voulais cacher. Comment alors ne pas se sentir aimé et utile à  quelqu’un couvert par ce sentiment d’éternité? Il n’est pas besoin de découvrir la télépathie, les mères l’ont déjà  inventé.

On dit que les soldats blessés sur les champs de bataille, à  l’approche de leur mort, bien souvent, appellent et crient leur mère. Celle qui leur donnait le sein, réchauffait leur corps glacé, recueillait leurs pleurs, et partageait leurs réussites et leurs espérances qui sont autant de promesses à  venir. Dans un même élan, sur les plages du débarquement, anglo-américains et allemands, expiraient ce mot, quelque part dans les Balkans, serbes et croates aussi. Et ce sont encore des mères qui manifestaient en silence avec la fermeté et la volonté de ceux qui entament des combats justes sur une place de Buenos Aires en Argentine pour demander des comptes à  la dictature militaire sur le sort de leurs fils disparus. Raconter l’histoire des mères, c’est raconter celle de l’humanité.

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Par l’icône qu’elle est à  mes yeux, par ce qu’elle représente, ma mère m’a fait respecter les femmes pour ce qu’elles sont, et quand je regarde mes filles, je les invite par la pensée à  grandir à  l’ombre de cette tutelle symbolique protectrice. De considérer leur genre comme une qualité dans une société où règne encore un machisme ambiant moins visible et mais tout aussi insidieux.

L’amour des mères célébré une fois par an s’orne d’une extraordinaire banalité. Banalité par tous ces points Super U qui s’échappent de la carte de leur détenteur pour servir à  acheter une cafetière bon marché qui ne verra pas l’hiver et ses froides journées, banalité surtout car l’ensemble des 6,7 milliards d’êtres humains, et les plus de 100 milliards d’êtres humains ayant vécu la Terre depuis qu’elle existe, ont par essence une mère et la célèbrent d’ordinaire autant qu’ils le peuvent.

Les choses banales sont parfois les plus belles. Comme il est émouvant de regarder avec mes filles les livres de photo de mon enfance! A ce sujet c’est vraisemblablement Romain Gary qui a disposé les mots de la plus jolie des manières pour conter la relation d’une mère et d’un fils, dans «  La promesse de l’aube » et qui conclura ce cadeau de fête des mères: «  Avec l’amour maternel, la vie vous fait à  l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à  la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à  la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages ».

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