Télévision. Ce que regarder « Santa Barbara » disait de nous

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  • 2 avril 2011

L’Amérique triomphante des années 80 a offert au monde de la télévision, l’un des plus beaux trésors télévisuels: Santa Barbara. Nul adolescent de la période n’a pu échapper à  la déferlante de cette sitcom au goût de marshmallows à  la guimauve. 2134 épisodes, dont 1.000 inédits en France, de 52 minutes chacun mettant aux prises les Perkins, Capwell et Lockridge tout au long d’une intrigue lasse aux rebondissements improbables. La France découvre la soupe-opera, un truc tiède (la soupe) mais qui fait grandir, la preuve on vieillit avec, avec des gens qui crient dedans (l’opéra).

A une époque où la télévision française se résume alors à  celle qui en a une, celle qui en a deux, et celle qui en a trois, bientôt suivie, conséquences de Tchernobyl obligent , par les martiennes de celles qui en ont cinq et six, la série connaît un succès fulgurant. En access prime-time, Santa Barbara remplit son rôle à  merveille pour lancer la roue de la fortune et amener les téléspectateurs vers le journal de 20 heures. Santa Barbara
site internet, encore régulièrement alimenté par son animateur, revient sur cette série avec la fougue des passionnés: 10.500 photos, 5 fans fictions, c’est-à -dire des épisodes écrits par des fans… Pour autant, si la série est devenue culte, ce n’est pas tant pour la qualité du scénario, son originalité ou le jeu de ses acteurs – seule Robin «  Kelly » Wright émergera durablement de ce naufrage culturel – que pour son côté kitsch et surtout par l’habitude des téléspectateurs à  ce spectacle.
>Santa Barbara marque les journées des Français d’alors comme la cloche de l’église sonne les heures. Que le générique commence et c’est l’heure de s’apprêter à  passer à  table. Quand on regarde la série en mangeant, cela évite les discussions sur la météo ou d’interroger sur la manière dont s’est déroulée la journée. C’est le temps de la famille nucléaire aux rôles sociaux bien établis. Papa vient de rentrer du travail, Maman a préparé le repas, le même pour tout le monde, les enfants ont terminé leurs devoirs et mis la table. Par le jeu de la routine, la série captive. Le niveau de compréhension qu’elle exige est tellement faible que louper 312 épisodes de rang ne gêne pas le téléphage. Santa Barbara n’est pas la seule série de la période pour laquelle s’appliquent ces principes. Cela fonctionne aussi très bien avec Hélène et les Garçons, plutôt réservé néanmoins à  un public pré-ado, quand Santa Barbara touchait l’ensemble de la sphère familiale.
Et pourquoi donc que c’est comme ça(1)? Comme il y a une philosophie derrière les chansons de Joe Dassin, il y a des raisons qui expliquent ce succès.

  1. L’abondance tue le choix. La première raison en tient en l’état de l’offre télévisuelle de l’époque. Avec trois chaînes pour la plupart des ménages, le choix du programme se réalise rapidement. Il doit représenter une alternative agréable pour l’ensemble de la famille. Dans un remarquable livre, Le paradoxe du choix, le psychologue américain, Barry Schwartz, évoque le fait que dans nos sociétés d’abondance, on peut passer plus de temps à  zapper avec sa télécommande que regarder un programme bien définit. Trop de choix tue le choix.
  2. Principe de l’immédiateté. Si vous loupez votre programme télé favori, par exemple, Lie to me, plusieurs possibilités vous sont offertes: vous vous tapez la tête contre le meuble du salon, quitte à  détruire l’écran qui est posé dessus, vous l’avez enregistré sur votre disque dur, vous le regardez lors de sa rediffusion sur une autre chaîne, vous utilisez le service de vidéo à  la demande, vous avez acheté en import toutes les saisons et vous venez de commencer à  les visionner sous-titrées en hindi (bravo), vous les téléchargez sur internet avant leur diffusion en France… Dans les eighties, sauf à  disposer d’un magnétoscope, chose alors relativement rare, si vous loupez votre programme, tant pis pour vus. Ne repassez pas par la case Télévision, ne touchez pas 20.000 francs. Dès lors, l’aversion au risque du téléspectateur, le risque représentant ici la possibilité qu’il se passe quelque chose d’intéressant dans l’épisode que vous auriez, comme par hasard, par le jeu des corrélations illusoires, loupé, l’aversion au risque, disais-je vous force à  effectuer la démarche suffisante pour ne louper aucun épisode. Si tel était le cas, en plus, cela veut dire que vous auriez loupé le repas, et c’est le ventre en tenailles et la queue entre les jambes, telle est une poule que le renard aurait pris, que vous vous mettez au lit en jurant que l’on ne vous y reprendra plus.
  3. L’absence de possibilité de comparaison. Si vous êtes fan de séries, aujourd’hui, vous n’avez que l’embarras du choix. Pendant longtemps, le cinéma américain a dominé le monde. C’est toujours un peu le cas. Mais les séries télévisées, par leur récurrence, leurs produits dérivés, constituent une source nette de domination du monde par la culture. Et il faut convenir que les Américains disposent de ce point de vue, de quelques millénaires d’avance. Mad Men est encensée par la critique, un peu moins par les critiques, pouf, pouf, The Big Bang Theory, Community et How I met your mother relèguent Friends, et c’est dire au rayon antiquités des séries humoristiques… Comparaison n’est pas raison, sauf peut-être en ce qui concerne les séries télévisées. Du coup, le niveau d’exigence du téléspectateur, en raison également de la segmentation opérée dans l’offre télévisuelle, amène à  délaisser les nanards, pour des production de plus grandes qualités, dont au premier chef, l’esthétique des scénarios.
  4. Les riches tu convoiteras. Le principe de la série, qui reprend la base de Dallas, avec les Ewing, et Dynasty, avec les Carlington, est de positionner de manière centrale de riches familles avec des problèmes de riches familles. L’argent n’est jamais un problème. Et les questions existentielles porte sur la couleur de son prochain spa. Et cela fascine. Toucher l’inaccessible, c’est entrer par la petite lucarne dans un monde interdit. C’est ce qui explique le succès des magazines people, un peu de voyeurisme accompagné de la sensation d’entrer dans la vie de célébrités enviées voire admirées. C’est ce qui explique aussi le succès des jeux d’argent. Les mêmes suppôt du mélenchonnisme le plus obtu, «  taxer les riches », mise sans peine des sommes d’argent pour gagner la grosse cagnotte, avec, à  l’esprit, la certitude que l’argent fait le bonheur, alors même qu’il n’en est que l’illusion, et entraîne de vrais problèmes: cf la question de la couleur du jacuzzi.
  5. Un effet de panurgisme. Je ne me souviens, ou je n’ose me l’avouer, avoir beaucoup parlé au collège ou au lycée, de l’évolution artistique de Kelly et Mason, ou bien de la torture oedipienne chez Eden face au situationnisme hegelien de Cruz. Je prendrais donc un autre exemple. A la même période, les Inconnus deviennent une troupe de rigolos très célèbre. La télévision leur fait les yeux doux. Et plusieurs émissions spéciales leur sont consacrées. Stéphanie de Monaco devient alors culte, goulou-goulou dans la case aussi, et impossible de s’appeler Manu, sans entendre mille «  tu descends » à  la suite de son prénom. Ce groupe de comiques s’est même permis, ô scacrilège, de se moquer de la série Santa Barbara dans l’un de ses sketches.
    Mettez-vous à  leur place. Louper la série que tout le monde regarde, c’est alors s’exposer au risque de la singularité, ne pas partager les valeurs, les principes de son groupe d’appartenance. Dans le monde du travail, cela peut avoir pour résultat d’avoir des pratiques contraires aux principes les plus élémentaires de sécurité. Dans le monde des jeunes des années 85-95, cela voulait dire regarder Santa Barbara. CQFD. Cruz Quod Eden Demonstrandum.
    Et c’est ainsi que Santa Barbara est devenu culte, et que son générique, à  l’instar de l’herbe coupée, de la chanson de son premier slow, ravive immédiatement les souvenirs d’une période révolue. Pour sa propre santé mentale, c’est mieux ainsi. Pour le nombre de ses cheveux, c’est selon.
    Mikaël Cabon

    1. Ce qui suit est également inspiré de ma propre expérience. J’ai vu au moins 1.000 épisodes de la série, soit près de 5.200 minutes soit 86 heures, environ une demi-semaine complète, que sur mon lit de mort, dévoré par la maladie d’Alzheimer, j’aurais oublié, ce qui est toujours cela à  mettre au crédit de cette dégénérescence.
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