La bague de mon père

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  • 27 mars 2011

C’est un petit bout de lingot qui ceint l’annulaire droit. A 32.500 euros le kilo d’or, cela vaut son pesant. C’est un petit bout de lingot mais qui vaut plus que cela. Cette chevalière m’accompagne depuis maintenant vingt ans.

C’était un jour de juin, avant l’épreuve de philosophie du bac. Je fouillais dans des boîtes posées dans un vaisselier de la salle à  manger. Je ne me souviens plus pourquoi ni même si je cherchais quelque chose de particulier. C’est un âge où l’on fait des choses que l’on sait pas pourquoi. Dans un vieux cendrier, des épingles, une décoration, de vieux boutons et une bague. Elle est verte et dorée, et on y voit un éléphant. Je retourne dans la cuisine.

– Et c’est quoi cette bague?

– C’est la bague de voyou de ton père, remarque ma mère.

– T’as été un voyou, P’pa?

– Pfff, non, répond mon père en faisant la moue.

Si, il avait été un voyou. Comme on pouvait l’être dans les années 60. On était un voyou quand on n’était pas enfant de cœur à  la messe, que l’on mettait de la brillantine dans ses cheveux épais et qu’un regard ténébreux nimbait son visage. Une vraie racaille. La moitié de la France était composée de voyous, ce qui laisse promettre quelques batailles rangées de bandes dans les maisons de retraite dans les années à  venir.

Les Lilia's brothers (Mon père est au centre)

Les Lilia's brothers (Mon père est au centre)

Et puis, mon père m’avait expliqué les circonstances, comment tous ses potes et lui avaient des bagues, et que c’était cool. Maintenant, que j’y repense tels n’ont peut-être pas été ses propos. Je crois qu’il a plutôt dit «  Avec les copains, on en avait tous et c’était bien ». En ce temps-là , on savait encore parler la France.

Il m’a demandé de le suivre à  l’étage. Dans la chambre parentale, il a ouvert l’armoire et son tiroir à  trésors. Je n’ai jamais regardé dans ce tiroir, j’aurais eu l’impression de voler des souvenirs. On peut tout voler, cela dépend des circonstances, mais pas les souvenirs des autres. C’est ce qu’il reste de plus intime quand il ne reste rien. Un jour je regarderai ce qu’il y a dans ce tiroir. Et ce jour-là  ne sera pas joyeux.

Il farfouille, puis se retourne et me tend une autre bague.

– T’es le prince de la bagouze ou bien, P’pa?

– Celle-là  a plus de valeur.

– Ouais, mais elle n’a pas d’éléphant dessus, dis-je.

– C’est ta mère qui me l’a offerte pour nos fiançailles.

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Un mois de salaire (je l’apprendrais plus tard en écrivant l’histoire de mes parents). Un mois de salaire, c’était le prix de la preuve de l’amour. Mon père ne portait plus de bague déjà  à  l’époque. Dans son métier, après plusieurs années dans la marine marchande, il était bosco sur des remorqueurs, ou bien conducteurs des transrades militaires, où il réalisait souvent des épissures. Cela consistait à  réaliser des filins très résistants à  partir de bobines d’acier. Bien tendus, ces filins sont très coupants. Ils peuvent vous scinder un homme en deux. Le père d’un camarade de classe s’était fait décapiter par ce type de cordes ainsi. Le danger était réel. Il lui fallait choisir entre ses bagues et ses doigts, il avait choisi ses doigts de marin d’Etat. Marin d’Etat, comme je l’ai écrit de nombreuses fois sur les papiers à  l’école, et quand j’écrivais cela, j’étais fier, mon père il n’était pas que marin, il était marin d’Etat. D’état, cela changeait tout. Cela ne faisait pas de lui un agent secret obligé de tout quitter pour aller sauver sa patrie. Mais marin d’état cela faisait mieux que marin de poissons, ou marin d’eau douce. Après ce n’était pas un coup à  se la jouer puisque dans l’école, au moins la moitié des élèves avaient un père qui était marin d’Etat. L’Etat, c’était nous. Sans oublier le T final pour ne pas paraître pour des terroristes. C’est dans cette ambiance qu’est né le patriotisme chevillé à  mon corps et qui me poussa ensuite à  m’engager dans la réserve de la Marine pour faire la surprise à  mon père de sonner à  sa porte dans un uniforme d’officier.

Le seigneur des anneaux


De temps en temps, il partait en «  campagne ». J’ai encore cette image en tête. Il s’en allait à  Tahiti pendant un an, et c’était son dernier repas avec nous. J’avais cinq ou six ans, ma grande sœur, cinq de plus, et notre benjamine venait de naître. Pour que je sois moins triste je pense, au cours du repas on m’a dit que je pouvais aller avec lui à  Tahiti (Ce qui était déjà  un premier mensonge par volonté de ne pas nuire, puisqu’il se rendait en fait sur l’atoll de Mururoa dans le cadre des essais atomiques). Du coup, j’étais vachement content qu’il parte. On allait à  Tahiti. A l’âge qui était le mien, je ne savais pas trop où c’était Tahiti, mais tous les coquillages et les conques, les gueules de requins et les tikis.. que mon père avait déjà  ramené, prouvait bien que cela valait le voyage. Jusqu’au bout, j’ai cru que j’allais partir avec lui. Et puis nous sommes tous redescendus du train, sauf mon père. Et puis quelque chose a bougé, et ce n’était pas le quai. Et bientôt, il ne restait que les parallèles des rails qui se rejoignaient à  l’horizon, les rails et un mouchoir à  la main. De Tahiti, ses cocotiers et ses eaux azurées, je ne verrais que des photos de cartes postales et trois tableaux de nuages atomiques accrochés dans les escaliers.

Mais je digresse et je régresse. Revenons à  cette main tendue vers moi, ouverte, sur la paume, cette bague que je ne quitterai plus.

– Tiens, elle est à  toi, si tu veux.

– A moi?

– Oui.

– Non, je ne peux pas accepter que tu me la donnes. Je la prends, je la porterai, mais elle est à  toi. Je la porterai par procuration, Papa.

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Son trésor est devenu mon trésor. Mais ce sont ses initiales que l’on trouve poinçonnées dessus. A part ma collection de Pif Gadget et une loupe pour griller les cloportes (bon je sais ce n’est pas hyper-sympa. D’une part, cela fait longtemps que j’ai arrêté, et d’autre part on ne sait jamais, les cloportes peuvent aussi être les réincarnations de personnages diaboliques et violents, et cela on ne le dit jamais assez), c’est la chose la plus précieuse que je possède.

L’été approchait. Dès que j’ai porté cette bague, je me suis senti différent. Quand je l’enlève, car je peux encore l’enlever, j’observe cette partie de peau douce et blanche, protégée du temps et de ses ravages et de ses tourments, du temps, et de ses bravades et de ses éparpillements. La largeur du doigt est moins forte à  cet endroit là . Il faudrait sûrement plusieurs mois pour qu’il redevienne normal. Comme il a fallu près de deux ans, à  l’annulaire gauche pour oublier sa compagne et encore distingue-t-on sur la peau quelques plis. Pour ceux qui croient au signe, cela a son importance, et pour ceux qui n’y croient pas, cela a de l’importance aussi mais ils ne le savent pas.

A l’épreuve de philosophie, je choisis le sujet «  Montrer, est-ce démontrer? ». Montrer son amour est-ce démontrer cet amour? Je ne suis pas sûr. Il y a des gens qui se dévoilent alors qu’ils feraient mieux de mettre les voiles. Parfois le plus beau des amours est celui qu’on lit dans un regard furtif mais indubitable.

On se pose en s’opposant, a-t-on coutume de dire en parlant d’éducation. J’ai pu me poser, sans violences, tranquillement, parce que mon père était là , droit et honorable, tout en étant suffisamment imparfait pour que je puisse trouver ma voie. Il n’y a pas pire que de vivre dans l’ombre d’un super-héros. Rien n’y pousse.

Je sens bien qu’à  chaque fois qu’il vient couper la pelouse ou réparer un truc chez moi, c’est sa façon de me dire qu’il m’aime. Alors même si j’apprécie de passer la tondeuse, je le laisse faire. On n’a jamais assez d’amour pour en être blasé. Comme moi, je ne sais pas réparer les trucs, j’écris ces mots et je porte cette bague, cette bague de l’amour dont je suis né.


Signé : « le fils à  René ».


Après le manteau de mon grand-père et celui-ci, le prochain billet sur ce thème sera : «  Les yeux de ma mère »

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