Moi, Haruaki Kimura, liquidateur à  Fukushima (Japon)

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  • 17 mars 2011

On parle beaucoup du nucléaire en France en ce moment, et il y a des choses à  dire, et des idées à  débattre. Dans ce post, j’ai voulu mettre en avant, par le récit fictif d’un liquidateur, ces sauveteurs de la dernière chance qui, au prix de leur vie, cherchent à  repousser l’inéluctable. Les dessins sont tirées du blog « Des images pour le Japon ». Avec d’autres, il est possible de les acheter pour venir en aide aux victimes. Ce texte est disponible ici en version PDF. Mikaël Cabon

Je m’appelle Haruaki Kimura, j’ai 39 ans, et dans quelques heures, je serai mort. Je profite qu’il me reste encore un peu de souffle pour confier à  la personne qui se trouve derrière la vitre qui la sépare de ma chambre à  l’hôpital de Kobé quelques mots qu’elle voudra bien consigner sur du papier et transmettre à  ma famille.

Je n’ai jamais su quoi écrire devant un papier, on appelle cela le syndrome de la page blanche je crois, et puis de toutes façons, je ne peux plus soulever les bras, et encore moins les mains. Donc, cela m’aide que quelqu’un écrive à  ma place, et corrige les fautes aussi.solac-japan01

Mon métier actuel c’est pompier. Mais cela n’a pas toujours été ma profession. Avant, je travaillais à  la chaîne chez un grand constructeur automobile. Je m’occupais de la surveillance des appareils de montage des pneumatiques des voitures de cette marque. Je ne sais pas si je peux la citer ici. Et la personne qui prend les notes me signe de la tête que ce n’est pas la peine. Disons que c’est l’un des plus grands constructeurs du monde. Enfin, cela l’était quand j’y travaillais. Mon métier consistait à  s’assurer que tout se passe bien. Zéro défaut, zéro stock. A l’usine, le matin, on commençait la journée par quelques mouvements de gymnastique, entraînés par le son tonitruant de la radio. On devait bien être 7 ou 800 dans la cour le matin avant de commencer le travail. Et puis on buvait un thé, tous ensemble, avant de nous rendre sur les chaînes où nous prenions la place de ceux qui étaient de nuit. On nous appelait les matinaux, parce que l’on travaillait toujours le matin, de cinq heures à  12 heures. Ceux que nous relevions, on les appelait «  les endormis », parce qu’ils avaient des têtes fatiguées quand on prenait leur place. Quand ils repartaient vers le vestiaire pour se changer, on en voyait qui traînaient les pieds, les bras ballants, tellement ils étaient vidés par leur nuit de boulot. Travailler en usine, ce n’est pas toujours facile, mais travailler de nuit c’est encore plus dur. Cela vous casse le dos, vous pétrit les vertèbres, perturbe votre métabolisme, vous rend irritable. Je sais de quoi je parle parce que j’ai bossé dans une usine à  poissons, toutes les nuits, de mes 18 ans à  mes 22 ans. Quatre années qui m’ont paru le double.

Et puis la crise de l’automobile est arrivée. Cela devait être à  la fin des années 90. L’usine a fermé ses portes. Maintenant les voitures sont construites près de Shenzen en Chine. Mais nous on est resté à  Fukushima, au Japon. On avait toujours des voitures mais plus de travail.

Avec mon ami, Mazuki, on s’est dit que cela n’était plus tenable, qu’à  rester à  la maison toute la journée, on allait perdre la tête, en tournant en rond comme des carpes Koï, alors on a passé un concours pour devenir pompier. La fonction publique recrutait beaucoup alors car le gouvernement voulait lutter contre le chômage de masse en offrant des emplois. Comme nous étions en bonne forme, avec Mazuki on courait tous les jours autour du lac, 15-20 kilomètres, une fois on a même vu Murakami, l’écrivain, il est célèbre un peu partout je crois, courir près de nous. On l’a salué, il nous a salués. Ainsi allait la vie au Japon.

Avec Mazuki, nous avons suivi une formation intensive pour devenir de bons pompiers. On faisait toujours de la gym le matin en arrivant au travail, mais ce n’est plus l’usine qui nous attendait ensuite mais notre camion pour aller éteindre des incendies, effectuer des exercices, venir au secours des gens. Un boulot de pompier, simple et utile. J’aimais bien ce travail parce qu’il était gratifiant. Pas du point de vue de l’argent je veux dire, mais nous étions utile à  quelqu’un partout où nous allions. Dans le regard des gens que nous rencontrions lors de nos déplacements, on lisait parfois de l’angoisse, de la peur, cela dépendait des circonstances, mais aussi beaucoup de remerciements. Je ne peux pas dire comment on lit le remerciement dans le regard de quelqu’un mais je sais que cela y était, c’est tout. J’imagine que depuis onze ans que je suis pompier, j’ai appris à  lire sur le visage des gens.

J’aurais pu rester pompier toute ma vie, d’ailleurs, d’une certaine façon, c’est ce qui va se passer, tellement ce métier, cet uniforme, cette camaraderie me convenait. On était, on est, un groupe. Cela dépassait même les frontières. Je me souviens encore, en septembre 2001, nous étions assis, hébétés, devant la télévision de la caserne. Toute la compagnie avait pleuré en silence en pensant à  nos collègues américains à  New-York que l’on voyait entrer dans les tours en flamme pour sauver des vies, et on craignait tous ce faisant qu’ils y perdent la leur. Au cours des jours qui ont suivi, on avait organisé une grande collecte auprès de la population pour envoyer de l’argent aux familles de ces pompiers morts «  dans l’exercice de leurs fonctions ». C’est un peu froid comme expression je trouve pour résumer le sacrifice d’hommes et de femmes, je préfère «  dans la beauté de leur devoir ». Parce que c’est beau un devoir quand il est réalisé par des gens de bien. La collecte avait rapporté beaucoup d’argent. Et sur les murs de la caserne sont encore affichées les cartes de remerciements des familles que nous avions aidées, imparfaitement. Elles nous remerciaient pour l’argent certes, mais les Etats-Unis sont un pays riche, ils n’ont pas besoin de l’argent des japonais, sauf pour financer leurs déficits. Surtout, elles nous remerciaient d’avoir pensé à  elles, d’avoir été des êtres humains qui pensent à  d’autres êtres humains, qui ne sont jamais aussi proches les uns des autres, au-delà  de leurs différences superficielles, que dans les moments tragiques. Pourquoi ces tragédies sont-elle nécessaires pour que nous prenions conscience que nous sommes tous les mêmes? Depuis, ce temps-là , il y avait même une femme qui nous écrivait tous les ans pour nous souhaiter la bonne année. Une fois, elle nous a même envoyé une batte de base-ball signée par tous les joueurs de l’équipe de sa ville, quelque part dans le New-Jersey, parce qu’elle savait que nous adorions ce sport. La caserne avait sa propre équipe. Et le dimanche, nous étions nombreux dans les travées du stade de Sendai à  applaudir les Tohoku Rakuten Golden Eagles dans la Pacific League. Une compagnie de pompiers est pareille à  une équipe de base-ball. Chaque élément a son importance, chacun doit pouvoir faire confiance à  son équipier car l’épreuve du feu ne laisse pas de place au doute. Avec Mazuki, on ne loupait aucun match. C’était les seules fois où nous délaissions nos familles pour aller encourager notre équipe. Asuka, mon épouse, gardait nos deux filles à  la maison. Parfois, quand je rentrais, je les trouvais toutes les trois endormies sur les futons dans notre petit jardin, près d’un cerisier, et à  chaque fois, je me disais qu’il est doux de voir les êtres aimés paisibles et tranquilles enveloppés par la sérénité du sommeil. Je prenais ces photos mentales en jurant de ne jamais les oublier. Je peux dire aujourd’hui que c’est la dernière image que je verrai avant de mourir.

Cette vie simple a trouvé sa rupture à  quelques jours du printemps quand un tsunami a avalé la côte est du Japon. Les sirènes de la caserne ont tellement hurlé que j’ai encore leur bruit qui résonne dans la tête. Toute la compagnie s’est rassemblée à  la caserne, même les permissionnaires. Le patron nous a briefé et nous sommes montés dans nos véhicules pour nous rendre sur les lieux du drame. Pendant trois jours, nous n’avons pas arrêté un seul instant dans l’espoir de trouver des survivants. Chaque fois que nous trouvions un rescapé, l’allégresse nous enveloppait, chaque fois que le corps débusqué était raide et froid, la tristesse nous abattait.

Puis, nous avons reçu l’ordre de nous rendre sur le site de Dai-Chi, où se trouvent d’importantes centrales nucléaires, touchées par la catastrophe. Les réacteurs entraient en fusion et les autorités craignaient le pire. Avant d’arriver sur les lieux, le capitaine de la compagnie nous a demandé de ne rien dire de ce qui se passait à  nos familles, et de nous contenter de messages rassurants et courts. «  Pas besoin de les inquiéter avec cela. Ils ont déjà  assez à  faire », avait-il dit dans le camion qui nous convoyait vers la centrale. On avait tous acquiescé en silence quand une immense détonation se déclencha. On apprendrait plus tard qu’un nuage d’hydrogène venait d’exploser endommageant les réacteurs, les circuits internes, le coffre de béton… japon2

Une fois sur place, nous avons été d’une grande inutilité toute la première journée. Il y avait beaucoup d’agitation partout et les radios ne cessaient de débiter des ordres divers, variés et parfois contradictoires. Des ingénieurs tentaient de trouver une solution et nous étions là  «  en réserve », sans trop savoir pourquoi. Après une courte nuit, la compagnie, une cinquantaine de pompiers au total s’est rassemblée pour le briefing du matin. Le capitaine a pris la parole. «  La situation dans la centrale frise la catastrophe. Nous avons reçu l’ordre de tenter une opération pour limiter les dégâts que provoquerait une fusion totale des réacteurs. Notre compagnie doit fournir trois personnes pour pénétrer à  l’intérieur et armer un moteur de propulsion d’eau. Qui est partant? », avait-t-il demandé. Mazuki et moi étions au premier rang. Mon ami est sorti en premier en levant le bras gauche. Par instinct, je l’ai suivi. Le capitaine nous a regardé et a dit qu’il irait aussi. J’ai senti que nous étions désignés pour cette mission. Presque au même moment, j’ai tourné la tête, et j’ai vu que tous mes collègues avaient le bras levé. Alors, je me suis dit qu’ils étaient comme une deuxième famille.

Dans un container faisant office de point de contrôle et de préparation, on nous a équipé de combinaisons et de masques. Et puis nous sommes partis chercher le matériel que nous devions installer le plus près possible de la centrale. Même vides, les tuyaux étaient très lourds, et nous avons mis une quinzaine de minutes à  arriver à  l’endroit choisi. A travers la combinaison, je ne ressentais rien qui m’alerte d’un danger particulier et important. Je sentais bien pourtant que radioactivité ne rimait pas avec bonne santé. A l’école, on avait étudié un jour la vie de Marie Curie qui témoignait bien de ce danger. Quand j’ai repensé à  cela, alors que nous avancions lentement, je crois bien que j’ai eu peur. Et puis j’ai vu le capitaine et Mazuki devant moi qui traînaient les tuyaux, et j’ai recommencé à  marcher, peut-être même que je ne m’étais pas arrêté. Cela a continué comme cela plusieurs minutes. On n’y voyait plus grand chose avec la fumée et toutes les particules dans l’air. Et puis le capitaine a fait «  halte » et nous avons commencé à  déployer une partie du matériel. Avec cette grosse combinaison, j’avais l’impression que mon poids avait triplé. J’étais aussi agile qu’un sumo et mes gestes devenaient imprécis. Le capitaine a demandé que l’un de nous deux le suivent et que l’autre reste près de ce point de contrôle pour vérifier le bon fonctionnement du relais de la pompe. Alors que je m’apprêtais à  suivre le capitaine, Mazuki m’a empêché de passer avec la main et m’a fait signe de rester là  où j’étais. Il a ensuite rejoint le capitaine et ils ont continué à  s’enfoncer dans les décombres pour se rapprocher le plus possible du réacteur en fusion. Plus tard, je ne sais pas combien de temps cela a duré, un collègue est venu me remplacer et m’a dit de rejoindre notre base. Je n’ai pas revu le capitaine et Mazuki depuis.

Quand je suis revenu au camp improvisé, je suis passé sous de multiples douches pour me laver des radiations. Mais tout de suite j’ai senti que quelque chose n’allait pas. Je vomissais. Et quand je ne vomissais pas, je dégueulais, et quand je ne dégueulais pas, je crachais une bile verte et gluante. Et je me suis rappelé de l’explosion de Tchernobyl. J’avais une quinzaine d’années à  l’époque mais je me souviens encore de ces soldats qui couraient sur le toit de la centrale en botte de caoutchouc avec de vieux masques à  gaz sur la tête. Mon équipement était plus moderne, mais je me suis senti aussi désarmés qu’eux.

Depuis, je suis dans cet hôpital. Un médecin s’est approché de moi tout à  l’heure et m’a dit que j’étais un héros. Je lui ai répondu que c’étaient le capitaine et Mazuki les héros. Les héros ce sont les gens qui agissent, qui prennent des initiatives extraordinaires, pas ceux qui se contentent d’être là  où on les place. Il m’a dit que si, quand même, j’étais un héros. Je lui ai redit que non, que j’étais comme ces kamikazes qui piquaient sur les navires pendant la guerre du Pacifique, ils pouvaient paraître romantiques et courageux, mais ils étaient juste apeurés et serviles. Comme moi.

Asuka n’a pas eu le droit de venir me voir. Trop dangereux lui a-t-on dit. Si bien que le dernier souvenir que j’aurais d’elle sera de la revoir dans la mémoire de mes souvenirs, entourée de nos filles, à  l’ombre d’un cerisier en fleur, les yeux clos. Comme s’apprêtent à  l’être les miens. yeuxclos

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Commentaires

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