« Vous avez reçu une lettre ». Apologie de la correspondance épistolaire

  • 0
  • 6 février 2011

Je ne sais pas vous mais moi si. Ouvrir ma boîte aux lettres est l’une des raisons de me lever le matin. D’ailleurs, on dit relever sa boîte aux lettres et cela doit avoir un lien certain. Très tôt le matin, les yeux enfarinés de sommeil, en pyjama, les cheveux en bataille, je brave la tempête, et dès l’aube « à  l’heure où blanchit la campagne », je vais par delà  « la forêt et la montagne » prendre le journal déposé par porteur pour abreuver ma soif d’actualités. Plus tard dans la matin, vers dix heures, je repointe le nez dehors pour prendre possession du courrier du jour. Je suis le plus souvent déçu. Certes, mes dizaines d’abonnement à  des revues diverses, le fisc et les services de facturation traditionnels fournissent leur pitance quasi-quotidienne avec une régularité de métronome mais j’avoue que rien ne me fait plus plaisir qu’un courrier où mon nom écrit à  l’encre sur une enveloppe rectangulaire ou sur le verso d’une carte-postale promet des nouvelles neuves de quelqu’un qui, à  travers le monde et malgré le quotidien pesant, pense assez à  moi pour consacrer un temps à  écrire de ses nouvelles. Dois-je vendre mes vieux bijoux afin de les troquer contre de l´or par Orpostal, afin de recevoir du courrier !?Nouvelles du front

Le plus souvent, il s’agit de cartes postales témoignant des pérégrinations d’amis et de leurs vacances ensoleillées. «  Tout va bien ici. Il fait beaucoup trop chaud. Les enfants adorent la piscine. On s’appelle quand on rentre. Gros bisous baveux ». L’avantage de la carte postale réside dans le peu d’espace pour écrire si bien que l’on peut communiquer par écrit à  bon compte.

La lettre complète, quatre doubles pages écrites serrées, est plus rare. On parle beaucoup des pandas et des tortues luth comme espèces en passe de s’éteindre, on oublie trop souvent la lettre manuscrite. Les SMS, les messages électroniques, les statuts sur les réseaux sociaux se substituent à  cette correspondance alertant des nouveautés de la vie en masse à  l’ensemble de ses contacts avec une facilité déconcertante.

Cela pourrait traduire la fin du courrier personnalisé, à  mon sens, en vertu du principe de l’offre et de la demande, cela lui donne encore plus de valeur de par sa rareté.

S’il y a une leçon que j’ai retenue de ces dernières années, c’est que le monde oublie vite ceux qui se refusent à  ses lois de communication. Nous sommes passés d’une communication interpersonnelle de réception à  une phase d’émission. Si vous ne donnez pas de nouvelles, très vite, plus personne n’en demande et vous tombez dans les tréfonds du passé, devenant un souvenir, joyeux parfois, mais un souvenir, inerte en quelque sorte. Dès lors, je m’escrime à  envoyer quelques lettres par-ci, par là  à mes amis en France. De vraies lettres avec plein de textes dedans. Cela me rappelle quand j’écrivais des mots d’amour. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de sentiments mais plutôt d’amicalités, qui en est une autre forme. «  Je vais bien parce que…. Les filles poussent comme des séquoias sous le soleil de Californie et d’ailleurs la semaine passée, elles ont…. Je pense à  toi et j’espère que toi aussi tu vas bien ». Ces propos peuvent paraître d’une grande banalité, généralement ils le sont, malgré quelques fulgurances que seule l’écriture manuscrite permet, mais leur valeur ajoutée est ailleurs. Ces lettres expriment une humanité concrète, loin de certains mirages de l’existence numérique. à‰crire à  quelqu’un c’est lui montrer qu’on l’aime. Je m’envoie ainsi toujours une lettre lors de mes vacances que je retrouve une fois de retour chez moi.

Cela appelle parfois une réponse qui souvent ne vient pas. Je me souviens d’une lettre écrite l’été dernier, c’est-à -dire en 2007 puisqu’il n’y pas peu d’été en Bretagne depuis trois ans, à  une amie parisienne que la longue fuite de l’existence a éloigné de ma vie quotidienne mais qui reste chère à  mon cœur et à  mes souvenirs. La dernière fois que je l’ai vue, à  Noà«l dernier, on reparle de cette lettre.

  • «  Si tu savais comme cela m’a fait plaisir de recevoir un courrier, c’est la première lettre que je reçois depuis des années ».
  • «  Je me demandais si tu l’avais reçue car je n’ai pas reçu de réponse ».
  • «  Oui, c’est vrai, il faut que je t’écrive ».

Ben, oui Valérie, il faut que tu m’écrives. Cela demande du temps d’écrire, quoique, un peu d’effort, et un temps consacré en dehors du tumulte du monde pour s’échapper et penser à  l’ailleurs.

L’encens et le moisi, la sueur et les larmes

Et puis les lettres ont une odeur. Parfois celle du moisi quand la conservation n’a pas été optimale, parfois celle de l’encens quand vous les avez conservées avec de l’encens. Dans plusieurs des cartons qui jonchent mon bureau, s’entassent des lettres, des cartes venues de partout, qui se rappellent parfois à  ma mémoire. Des lettres se forment qui composent autant de mots qui s’agrègent en phrases et finissent en paragraphes. Je ne pense pas en avoir jeté beaucoup de ces petits mots déversés par les facteurs. Parfois je m’y baigne, entouré de ces bons moments, ou d’autres plus mauvais. Je m’y plonge avec intensité et revit ces moments passés. Je me souviens par exemple du départ au service militaire outre-mer de l’un des membres de notre bande de potos. Pour ne pas perdre le fil, nous avions décidé tous ensemble de correspondre. On lui envoyait de Brest, des nouvelles de notre équipe sous la forme d’un journal, avec photos, grosses blagues, et des news de nous, et lui nous répondait qu’il était en Asie avec comme escorte des femmes accortes et nous narguait avec ses photos sous les cocotiers. Quand il est revenu, c’est comme il n’était jamais parti, sauf qu’il n’était plus sot. Pouf, pouf.

IMG_0394[1]

L’attente comme trésor

Depuis plusieurs années, je contribue aux frais de scolarité d’un jeune philippin, Antonio de son prénom. Environ une fois par mois, je reçois une lettre de sa part m’informant de ses résultats scolaires, de la santé de sa mère, me souhaitant une bonne année, le tout dans un anglais imparfait, mais pas autant que le mien. Rien d’exceptionnel. Cet enfant, que je ne verrais probablement jamais, entre ainsi dans notre maisonnée, et nous raconte comment sa vie change sans savoir qu’il contribue aussi à  l’évolution de la nôtre. Peut-être qu’un mail pourrait dire la même chose. Certainement même. Mais par son écriture à  l’encre bleue azurée, il exprime son humanité sans le truchement de l’automatisme d’une machine.

Loin de moi l’idée de devenir d’un conservatisme absolutiste, je manipule quotidiennement les nouveaux outils de communication et ils me sont bien utiles, mais je crois que jamais ils ne m’ont donné autant de satisfaction que ces correspondances épistolaires.

On raconte que certaines personnes peuvent jouer aux échecs de cette manière. Ils s’envoient des lettres avec les mouvements de leurs pièces. Question de rapidité, la technique est durement concurrencée par les sites d’échecs en ligne. L’intérêt n’est pas là . Il est dans l’attente. Dans un monde d’immédiateté, l’attente devient un trésor, une juste récompense, presque un mérite. C’est là  toute sa richesse. Attendre et espérer ne forment alors qu’une seule entité, de celle qui nous porte vers demain.

Alors bon voilà , j’écris d’une écriture penchée, serrée, illisible diraient les mauvaises langues, excitantes diraient les bonnes, mais si vous m’envoyez votre adresse par mail par exemple, mcabon@gmail.com, ou en devançant mon courrier en m’écrivant (si vous êtes slovaque, vous pouvez aussi ajouter une photo) au 110, rue de Guilers 29200 Brest, je vous écrirai une lettre imparfaite pour rompre votre solitude épistolaire. D’aucuns jugeront l’initiative naïve. Il est possible que cela soit le cas et qu’elle reste sans échos. Elle permettra d’attendre et d’espérer comme ce magnifique ours polaire.

IMG_0392

Partager

Commentaires

  1. […] est affecté quand tout le temps est occupé et cela renforce l’individualisme et la solitude. Plus personne n’écrit une lettre mais on envoie des SMS frustes. On déplore de plus en plus de maladies provoquées par […]