Le calimérisme c’est trop injuste. Entre dictature de l’instant et du repli sur soi

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  • 21 décembre 2010

Caliméro

Vous vous souvenez de Calimero ? Ce petit poussin, une coquille cassée en guide de couvre chef, a fait le bonheur des enfants pendants plusieurs années à  la télévision. Le cri du cœur de Caliméro, au demeurant personnage fort sympathique, était le suivant : «  C’est trop injuste ».

Doté d’un important vocabulaire, Calimero est exposé, par sa différence peut-être, aux foudres des méchants. Sa réplique est devenue, injustement d’ailleurs, le signe éminent d’une injustice, déclarée un peu naïvement ce qui entraîne généralement la réaction suivante : «  Ne fais pas ton Calimero ». Bon, cela reste surtout valable pour les personnes qui étaient enfants dans les années 70-80, aujourd’hui ce serait plutôt «  ne fais ta Céline Dion », ou « t’es quand même une sacrée Britney ».

http://www.dailymotion.com/video/x3w67v_calimero_fun

Le calimérisme est donc la capacité de l’esprit à  considérer comme injuste un événement négatif qui nous arrive. En soi, il permet un réconfort qui suppose que nous ne portons pas la responsabilité de ce qui nous advient. L’idée est ici surtout protectrice. Ainsi, à  la caisse d’un supermarché, quand la file d’attente peine à  avancer et que l’on voit la fille d’en face défiler à  toute vitesse, on peut être victime de calimérisme. On a vu ici que cela tenait surtout aux corrélations illusoires. Cela invite également à  une autre réflexion. Considérons qu’il est injuste que notre file d’attente soit trop longue, pourquoi alors serait-il plus juste que je sois dans la file qui est la plus rapide ?

T’es super… marché

A tout le moins, j’ai réalisé le mauvais choix, il fallait mieux anticiper le rythme, observer celui-ci plusieurs minutes en amont, quitte à  y perdre plus de temps qu’il n’est possible d’en gagner (attention, cette phrase a un sens). Au mieux, je pourrais m’en contenter. Quelques minutes de perdues, des dizaines de retrouvées comme dit l’adage. Dans la file d’attente, on peut réfléchir, s’amuser à  regarder les autres et imaginer leurs vies, bref, compenser par l’imagination le temps libre qui nous est ainsi donné. Au pire, je maudis la caissière, j’engueule mes gosses et me voue aux gémonies pour les siècles des siècles, amen.

On peut également retourner la problématique, mais seulement si elle a plus de 18 ans. Est-ce qu’en restant dans cette file qui n’est plus un carcan sans fin mais l’occasion de me construire, par l’imagination, je ne peux pas en plus faire preuve d’altruisme. Par un splendide retournement, en choisissant la file la plus longue, je donne l’occasion à  d’autres de prendre la plus rapide. Chez les scouts, on appelle cela une bonne action, et dans une démocratie, les impôts. Et puis, il reste toujours la possibilité de plus aller au supermarché aux heures pleines. N’en déplaisent au sado-maso de la file d’attente qui, tout à  l’heure au supermarché, quand la caissière leur a demandé de mettre leurs affaires sur le tapis de sa collègue qui n’avait aucun client (je ne sais pas pourquoi cette phrase me fait penser au débat actuel sur la réouverture des maisons closes) ont poussé un «  oooooooh » d’effroi et de dépit quant à  leur déménagement imposé vers plus de rapidité.


Dictature t’es foutue ! Le peuple regarde Delarue !

Ce comportement est la résultante de deux types de dictature qui bouleversent nos codes sociaux : celle du court-termisme ou de l’instantanéité et celle du repli sur soi. L’affaire va chercher bien au-delà  du supermarché. On est au moins sur le commerce sur Internet. Le court-termisme considère que le temps présent est le seul digne que l’on s’y attarde. Dans l’instant je ne souffre pas du changement climatique global, je serais donc bien couillon de me priver de mes plastiques préférés et de ma voiture diesel pour rejoindre la boulangerie à  150 mètres de chez moi. En matière environnementale, cela résume l’attitude des gouvernements mondiaux ces dernières décennies. Ce soir devient mon seul horizon, demain mes funérailles. On mise alors sur la jouissance. C’est d’ailleurs, avec le prisme du court-termisme, le seul comportement valable. Il est rationnel. Cela ne veut pas dire qu’il est le bon.

Mais si l’on veut un peu grandir, intellectuellement, humainement, j’ose même dire s’épanouir, il est nécessaire de voir un peu loin que le seul bout de son nez, un organe qui n’a jamais, comme on le sait, changé la face du monde. Pour ce faire, seuls les cultes de l’effort et de la persévérance valent la peine. Ce sont d’ailleurs des composantes du talent. En me projetant dans un autre temps que l’immédiat, je donne du sens à  mon présent. Et en plus cela n’empêche pas de boire du vin et de sortir en boîte puisque la décompression fait partie de l’effort. Elle est même, dans des proportions raisonnables, la condition même de sa réalisation.

Ainsi, pour illustrer cette dictature de l’instant, les exemples foisonnent. Dans quelques semaines, on reparlera d’Haïti et du tremblement de terre qui a touché ce pays il y a près d’un an, et surtout des conditions désastreuses de survie de ce peuple, que pour fêter l’anniversaire de la catastrophe. Le lendemain, doté de la mémoire d’un poisson rouge, nous passerons à  autre chose sans demander notre reste. L’instant est devenu l’ins-temps, le seul temps valable sur notre planète dopé au biais du lampadaire.

« Soulignant «  notre responsabilité mondiale et notre responsabilité à  l’égard de nos enfants », le Président a insisté sur la nécessité de promouvoir des solutions énergétiques propres ». La phrase est tirée de The Economist, repris par Courrier International en… 1997 ! Edition qui faisait déjà  un bilan peu réjouissant de la Conférence de Rio en 1992. Le président en question s’appelait Clinton, celui-là  même qui, à  la tête de la mission de l’ONU pour venir en aide à  Haïti, a préféré tenir sa réunion en République Dominicaine de peur du choléra. Si Bill Clinton, et les autres représentants politiques, avait conscience que l’instant n’est pas le seul temps qui existe, que le journal télévisé de 20 heures ne vaut pas entrée dans les livres d’histoire, alors peut-être que ces mots ne seraient pas que des paroles.

L’accélération des moyens de communication conduit à  cette dictature de l’instant illustrée par le site Twitter. Tant d’informations circulent qu’elles n’ont déjà  plus de valeur quand elles sont publiées et qu’en l’absence de capacités de recul et de méthodes de penser, chacune d’elles vaut autant que les autres, c’est-à -dire rien. L’instant a tué tous les temps en les aplatissant pour les mettre à  son niveau.

Nombrilisation du monde

La question du repli sur soi est différente. Il est toujours difficile de juger son époque avec acuité. De longues périodes de décantation peuvent donner d’excellents résultats quand on se rend compte, par exemple, quelques années plus tard, que «  la mode grunge c’était vraiment nul », ou que «  Guns N’ Roses », n’est peut-être pas le plus grand groupe de rock de l’univers. Je sais que ces deux exemples peuvent raviver bien des plaies. N’en prenez pas ombrage, ils ne sont là  que pour assurer la rhétorique de l’argumentation, à  l’instar des «  c’est vrai ? », crachés à  la figure de notre interlocuteur alors que notre dernier souci est que l’histoire racontée soit véridique ou pas.

La nombrilisation du monde confère à  l’individu beaucoup d’importance. Pendant longtemps, j’ai vu cela comme la nécessaire étape pour l’émancipation. Cela a présidé à  la chute du mur de Berlin, de la révolte de Pékin, à  la libération de Mandela, quand des individus ont cessé de penser comme les autres, par un effet de panurgisme idéologique, pour penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Ceux qui avaient eu la chance d’être éduqués avec le sens du collectif ont pu combiner l’intérêt général et l’intérêt individuel, le premier étant un peu plus large que la somme des deuxièmes.

Avec la montée du communautarisme, qui est l’exact contraire du républicanisme français, on sent poindre les dangers du repli sur soi. En fermant ses écoutilles à  l’autre, au même moment que celui-ci en fait de même, on renforce l’isolement progressif dans lequel nous nous enfermons par un autisme social saisissant qui conduit à  considérer toute notion collective comme nécessairement au mieux superfétatoire, au pire dévastatrice. Cette perte d’universalité touche mêmes les causes les plus nobles. Prenons le cas des femmes battues par exemple, chanté magnifiquement par Abd Al Malik.

http://www.youtube.com/watch?v=lYO8NtVW4Q8

Au lieu de considérer que cela correspondait à  une atteinte aux droits de l’être humain, le parlement a jugé nécessaire de voter une loi spécifique qui enfonce les portes ouvertes de l’instant. On serait donc une femme avant d’être un être humain. Toutes les minorités de pouvoir agissent ainsi, et c’est peut-être même légitime de leur part tant que les majorités de pouvoir ne se dégagent pas assez du moment présent pour prendre de la hauteur et considérer la marche de l’histoire.

Tout n’est pas perdu. Le pessimisme ne vaincra pas en lisant par exemple ces deux articles : Pourquoi l’optimisme est une bénédiction et Comment être heureux : le kamasutra du bonjeur.

Et écouter Joe Dassin, la fleur aux dents.

http://www.youtube.com/watch?v=nDWXSVGlMxI


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Commentaires

  1. Purloc dit :

    Bonjour, je vous laisse un bref commentaire pour vous faire partager un son d’un groupe de rap ayant également écrit sur « La femme » :   http://www.youtube.com/watch?v=4KLLIPLMjR8
     
    Ce groupe avait également fait un featuring  à  l’époque ou Abd al Malik  appartenait au groupe NAP :  http://www.youtube.com/watch?v=od2UH4QaUyQ