Le manteau de mon grand-père

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  • 11 décembre 2010

Il y a au moins une raison qui me fait aimer l’hiver : c’est la saison des manteaux. Pour vous, je ne sais pas, mais pour moi cela veut dire beaucoup. On peut fourrer dans ses poches, des tas de choses, inutiles ou pas : des pommes, des crayons, des paquets de mouchoirs, parce que c’est l’hiver, des ballons de football, au cas où, un micro-ondes, deux ou trois enclumes.

Avec les manteaux, on a l’impression de ne plus être tout seul. Dans le vent qui virevolte, la queue du manteau balance au gré d’Eole ou de la vitesse du marcheur. Sur ses épaules, on sent un poids rassurant comme la main d’un(e) ami(e). Avec le manteau, on peut avoir un côté Albator, capitaine de l’espace, si en plus on a été mordu par un chien quand on était tout petit, la similitude s’accentue et Albator c’est tout de même autre chose que ce chenapan de Capitaine Flam qui fait rien que «  revenir de Mégara ».

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Je me souviens qu’avec les potos, on allait chez Emmaà¼s, s’acheter de vieux manteaux pour faire plus genre, époque grunge. Et tous alignés avec nos manteaux gris, on aurait dit un groupe de rock: teint blafard, cheveux dans le vent, voix qui chantent faux. Car tous les fans de rock le savent, pas besoin de savoir chanter pour faire du rock. Cette musique c’est d’abord de l’énergie intérieure.

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Et puis, sans lien de cause à  effet, mon grand-père est mort, au même moment que François Mitterrand. Pendant que la France célébrait son ex-président défunt, je pleurais mon grand-père. Le nuage du temps s’estompe, le brouillard des souvenirs aussi.

Quand on devient parent, on fouille dans son passé afin de déterminer quels ont été les moments clés de notre existence, les points de bifurcation qui expliquent un destin ou condamnent aux chemins de traverse. On croit que ces moments se désignent d’eux-mêmes avec de grandes ampoules scintillantes qui marquent l’appel. Et en fait, non, tout n’est souvent que rencontres, et donc concours de circonstances, et je crois que c’est mieux ainsi, nul besoin de réviser pour son grand oral du destin, il suffit d’être soi-même.

Mon goût pour l’histoire, et les histoires, je l’ai trouvé dans ces conversations avec mon grand-père quand il me racontait la guerre, sa guerre. Armé d’un fusil, avec cinq cartouches tirées dans une plaine sans savoir si elles avaient touché leur but, les heures passées dans un fossé devant l’avancée des troupes allemandes, feignant d’être mort, pour éviter l’infamie d’être prisonnier et finalement trois ans dans un camp en Allemagne, entouré de ses compagnons d’infortune, où son poids allait tomber à  moins de 40 kilos. Sur la seule photo qu’il reste de lui de cette période, entre 1940 et 1943, on le voit méconnaissable, le visage émacié et le regard luisant. Comme les autres, il mangeait des sandwiches au pain. Et il racontait, me racontait, moi le confident de ces moments, dont je lui demandais sans relâche la suite. «  Et pourquoi ? », «  Et comment ? », «  Et c’est pas juste quand même ». Et il répondait, sans relâche aussi, calme et patient, comme il aura été durant toute sa vie.

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De la cuisine de sa maison, une cuisine à  la plouguernéenne car il n’y avait pas de séparation entre le coin repas et la salle à  manger, on pouvait lire sur une feuille dont l’encadrement était cloué au mur, un poème : «  Les mains de mon père ». Un texte de Naïg Rozmor offert par ses filles.

«  Les larmes me montent aux yeux
quand je pense aux mains de mon père
des mains de paysan,
rousses et crevassées,
comme la terre quand elle se fendille
Sous l’âpre vent du nord.

Elles étaient larges
comme des battoirs,
Déformées par les rudes labeurs
Mais quand elles nous coupaient le pain,
Comme celles du prêtre à  l’offertoire,
Les mains de mon père
versaient des grâces ».

Et quand les regards des convives tombaient dessus, l’un d’entre eux le lisait, parfois en breton, et on disait que «  c’était beau ». On pouvait alors saisir sur le visage de mon grand-père, des micro-expressions dirait-on aujourd’hui, des sentiments d’un autre temps, le sourire de se voir ainsi célébré, parmi tous les anonymes, travailleurs de la terre, à  qui était adressée cette ode, et dans ses yeux gris une pointe de tristesse sur ces temps révolus.
Les temps où il exploitait sa ferme de Kervern, d’où l’on voyait la Manche, si proche par la géographie, si lointaine car il était bien rare que les dimanches se terminent par des bains de mer, entre les vaches, les veaux et les cochons. Quand il a quitté sa ferme, pour prendre une retraite méritée par le travail mais dérisoire par le montant, il a conservé quelques arpents de terrain qu’il cultivait comme on bichonne un garde-manger. De cette terre, il retirait ses carottes, ses poireaux, ses radis, ses choux, un peu de blé aussi, des pommes de terre, par milliers et n’oublie pas mon petit soulier. Dans un clapier, quelques lapins que l’on tuait à  l’occasion, en les assommant d’un coup de batte avant de les égorger pour les vider de leur sang, scène à  laquelle les garçons de la famille assistaient comme un rite de passage. « L’important ce n’est pas la force, c’est l’adresse ». De cette période, j’ai conservé une sympathie pour les agriculteurs, moi le paysan du dimanche quand j’aidais aux menus travaux.

Lapin crétin
Un lapin que l’on préparait pour le déjeuner et qui finirait en civet pour quelques repas supplémentaires. En souvenir des veillées d’antan, qui avaient rythmé leur vie sociale, on jouait aux dominos. Chaque participant mettait un franc dans la cagnotte, et le duo gagnant remportait la mise. Le talent de mon grand-père à  ce jeu, qui devinait la donne de ses adversaires quatre dominos avant la fin, les spécialistes apprécieront, m’auront permis de faire la fortune du marchand de bonbons d’à  côté. Il nous suffisait de traverser la cour pour pénétrer dans ce bar qui vendait toutes sortes de drogues, pour les grands et les petits.

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Et le temps a passé. Les sorties dominicales de l’adolescent que j’étais sont devenues plus rares mais j’ai conservé une attention particulière à  ce grand-père qui se peignait les cheveux avant de se coucher pour être élégant si «  le seigneur venait à  le rappeler à  lui pendant la nuit », à  cet homme à  qui ses filles, les cinq, vouèrent un amour inébranlable. Elles en firent un mythe. Comme ceux sur lesquels on bâtit les légendes. Dès lors, pour moi comme pour les autres hommes de la famille, mais pour moi surtout je crois car j’étais le seul à  conserver son nom, par coïncidence, l’image, la reproduction de l’image d’un homme c’était d’être comme ce grand-père que la légende familiale avait porté à  son Panthéon en associant durablement à  sa vie gentillesse et persévérance. Telle était l’image de la réussite si on voulait se faire aimer des siens. Plus tard, quand j’ai su que j’allais devenir père, le prénom d’un éventuel fils tombait comme une évidence, ce serait le sien, Louis. Ce furent deux filles, et c’est très bien ainsi.
J’ai conservé de lui, presque quinze ans après sa mort, le sentiment d’un manque. Pas celui qui vous immobilise, plutôt celui qui vous rappelle que la vie est courte. Parfois, je me rends sur sa tombe, sans croyance en l’au-delà , juste pour me rapprocher, raconter en quelques mots où j’en suis de ma vie. C’est bien sûr inutile, mais cela permet aux liens, symboliques, de continuer à  exister.
Enfin, il reste les objets. Anodins en apparence, essentiels quand on y pense. Sans fétichisme aucun, presque par hasard, je me suis retrouvé avec le manteau de mon grand-père. En quelque sorte, mon héritage. Un manteau bien lourd, qui tient au chaud quand dehors il fait froid, «  car c’est un peu à  cause de toi ». La première fois que je l’ai mis, dans la poche gauche de ce manteau, il y avait une petite feuille de papier sur laquelle on pouvait voir son écriture lui dont la première langue était le breton. Pour que l’histoire fut majestueuse et d’une beauté confinant au sublime, il aurait fallu que ce message me fut adressé, imaginez un peu, « Mikaà«l, deviens ce que tu es. Ton grand-père ». Cela aurait sonné les haut-bois et résonné les musettes, mais non, ce n’était qu’une suite de chiffres. J’aime à  croire que ce sont ceux d’une position géographique. Peut-être celle d’une étoile, comme dans un film pour enfants célèbre, qui montrerait un emplacement, d’où, entre deux parties de dominos célestes, il dirait sa présence dans l’absence. Quand le ciel s’obscurcit, je suis presque certain de la voir : c’est celle qui brille le plus à  mes yeux.

Le manteau Vestra

Le manteau enveloppe, console, réchauffe, protège et pique. Oui, pique car le manteau-piqueur. Celui que j’utilise le plus souvent est un vieux manteau de plus d’une trentaine d’années. donc A l’intérieur, l’étiquette mentionne qu’il a été fabriqué en France, par la marque Vestra. La mention de cette mention française suffirait à  en faire un objet collector.

Vestra était une marque moyen-haut de gamme pour hommes. La marque semble avoir disparu. La manufacture qui lui a donné naissance avait, fût un temps, à  la pointe du progrès social. comme l’indique le site internet Patrimoine de France.«  Ancienne usine de filature et de tissage de jute, dite la Jute, fondée en 1883 par Alfred Herrenschmidt, Salzmann, Ehrmann et Reichhardt ; installation dans les bâtiments en 1887, extensions en 1896, 1900 et 1912 ; elle employait plus de 1000 ouvriers ; elle avait des institutions sociales d’ avant-garde ; au début du siècle on y trouvait une garderie d’ enfants, un dispensaire de puériculture et antituberculeux, un foyer, une chapelle (1914) pour les jeunes filles d’ origine polonaise, une coopérative, une ferme modèle, une caisse d’ épargne, une société de chant choral et de sport ; les ouvriers étaient logés dans des petites maisons de cité mansardées, aux abords de l’ usine (cf photo 2156 dans les observations d’ ensemble, maisons rue du général Rampont) ».

Et puis, car il est bon de rire parfois, il y aussi le manteau Paloff.

http://www.youtube.com/watch?v=OslFNcMwYYY

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