L’extraordinaire arbre à  billets d’un quartier ordinaire

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  • 28 novembre 2010

Certaines après-midis sont plus propices que d’autres à  raconter des histoires et surtout les écrire avec des enfants. Un peu de patience, quelques questions pour aiguiller l’imagination, des doigts pour taper sur un clavier et c’est parti.

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arbreà billets

Il était une fois à  Dublin, la capitale de l’Irlande, un quartier bien tranquille dans lequel vivait un groupe de personnes dont la gentillesse n’avait d’égale que la persévérance à  travailler. Malheureusement pour ces Irlandais, une grave crise économique touchait leur pays. Nombre d’entre eux venaient de voir leur salaire diminuer voire, pire, était dans l’incapacité de retrouver un emploi après l’avoir perdu suite à  la fermeture de nombreuses entreprises et les coupes budgétaires de l’Etat. Pour lutter contre ce désastre et punir les méchants, certains, parmi lesquels des footballeurs, préconisaient de retirer tout l’argent des particuliers de leurs comptes en banque, mais même cette initiative était hors de portée des habitants du quartier car ils ne possédaient pas le moindre petit centime qui aurait pu leur permettre de participer.

Parmi eux Alberta qui subissait une forte baisse de ses revenus. Elle avait à  peine de quoi manger et souvent ces repas n’étaient composés que de haricots rouges qui la faisaient péter le soir dans ses draps. Un jour, qui était plus malheureux que d’habitude, elle se souvint d’un cadeau que son grand-père, Paul McKenzie dit The Good life, car il avait beaucoup d’idées, lui avait donné un soir de Noà«l 1952. Le nuage du temps s’estompa et Alberta se sentit revenir en enfance l’espace d’un instant.

  • Tiens, Alberta, lui dit son grand-père. Voici un cadeau, il est tout petit en apparence, mais il est grand en espérance. Ne l’ouvre que quand tu en auras vraiment besoin.

  • Merci Grandpa pour ce cadeau qui me semble formidable et me réchauffe le cœur, dit Alberta, tout souriante d’autant plus que ce cadeau lui changeait des patates peintes en orange que d’habitude on s’offrait le soir du 24 décembre dans cette famille très pauvre d’Irlande.

Elle était revenue à  elle après cette pensée et alla chercher dans la commode de son grenier où elle avait entreposé ses souvenirs. Après avoir dénichées quelques araignées qui recouvraient le meuble, elle trouva sa difficulté, enveloppé dans un vieux journal, le cadeau de son grand-père. Elle retira l’enveloppe qui le protégeait et y découvrit une seule et unique graine, presque un bulbe. Il y avait également un petit mot de son grand-père dont elle reconnut l’écriture, saccadée et penchée : «  Prends ce billet d’un livre et plante le avec la graine ». Elle s’interrogea : que vais-je faire avec cette graine ? Elle ne m’est pas utile. J’ai faim et besoin d’argent pour payer mon loyer. En quoi une graine pourrait m’aider ?

Sur ce, elle alla se coucher, un peu déçue. Comme on le sait, la nuit porte conseil. Et le lendemain matin, alors qu’elle prenait son petit-déjeuner, à  savoir du pain aux haricots et du thé à  l’eau, elle eut un éclair de lucidité.

  • Eurêka, J’ai trouvé ce que je fais faire de cette bulbe.

Tout de suite après, elle mit ses bottes en caoutchouc trouées et courut dans l’arrière-cour qui tenait lieu de jardin. Elle prit une pelle toute rouillée qui était entreposée là  depuis des années, et se mit à  creuser un trou pour planter sa graine en l’entourant du vieux billet qui l’accompagnait dans l’emballage cadeau. Une fois sa plantation terminée, il était déjà  presque midi et alla se préparer à  manger, à  savoir une raclette d’haricots arrosée d’eau. Alors qu’elle terminait sa vaisselle, elle jeta un œil par la fenêtre crasseuse où coulait l’eau issue de la condensation, malgré le froid intense qui régnait dans la maison depuis que le gaz avait été coupé faute d’avoir payé la facture. Ce qu’elle vit la surprit. Là  où elle avait planté la graine, commençait à  surgir un petit arbre, tout frêle et tout vert qui voulait rejoindre le ciel. Elle se dit que cet arbre semblait magique. En effet, il faut d’habitude plusieurs semaines avant de voir apparaître le début du cycle de la vie et les premières photosynthèses.

  • Bon sang, neuf fois six, 54, fit-elle. Quand elle était jeune son père lui avait appris à  remplacer les jurons et les mots vulgaires par les tables de multiplication. Si bien qu’elle était devenue très fortiche en calcul mental. C’est fantastorme pensa-t-elle. Puis elle alla faire la sieste dans son fauteuil et s’endormir d’un sommeil de brave.


Lorsqu’elle se réveilla, elle vit que l’arbre avait encore grandi. Mary, sa voisine, vint passer l’après-midi à  coudre des petits chaussons qu’elles vendaient à  la Liberty Place de Dublin. Le temps passa rapidement en compagnie de son amie qu’elle invitât à  manger des haricots. Puis, elles allèrent se coucher. Alors que le crépuscule pointait le bout de son nez, Alberta, qui dormait d’un œil, entendit un bruit intense à  l’arrière de la maison. Elle crût qu’un coup de tonnerre frapper à  sa porte tant le bruit était puissant. Puis plus rien. Elle se rendormit comme de juste.

Le lendemain matin, alors qu’elle prenait sa collation matinale, elle regarda dans son jardin. Ce n’était encore que l’aube mais un arbre gigantesque, plus de deux mètres de hauteur s’était élevé dans la nuit. Elle sortit immédiatement de sa cuisine pour voir ce qui arrivait.

  • 5X6, trente, ce n’est pas croyable. Cet arbre n’était encore qu’un minus, et il est devenu grand et fort en l’espace d’une nuit.

Puis, elle le regarda attentivement. A la place des feuilles, il y avait des billets. A la place des bourgeons, des pièces de monnaie. Alberta sauta de joie. Tous ses problèmes trouvaient leur solution. Elle se mit à  récolter tout l’argent qui pendait sur les branches de l’arbre. Elle compta, et recompta encore, sans en croire ses yeux, il y avait là  plus de 4.000 euros. Largement de quoi satisfaire ses besoins. Puis elle remarqua que les billets et les pièces repoussaient encore et encore, presque à  l’infini. Elle en ramassa encore un peu dans un panier et rentra à  la maison.

Elle déversa le contenu de son panier sur la table de la cuisine et se demanda ce qu’elle allait faire de tout cet argent. De dehors provenait un bruit. C’était les voisins d’en face qui revenaient chez eux. Le père, René, venait de perdre son emploi à  la manufacture. London, son épouse, était au chômage depuis très longtemps et s’occupait de ses huit enfants qu’elle avait bien du mal à  nourrir. Alberta pensa à  eux. L’argent dont elle était l’heureuse propriétaire désormais, par un grand hasard, pouvait aussi servir à  d’autres qu’elle. Voilà  l’idée, pensa-t-elle. Elle prépara des enveloppes dans lesquelles elle mit quatre billets de 50 euros et commença à  les distribuer quand la nuit fut tombée. Elle fit toute la rue, côté pair et impair, et distribua ses enveloppes sans dire d’où elles venaient.

Le lendemain matin, lorsque les familles ouvrirent leurs boîtes aux lettres, elles eurent la surprise d’y voir une petite enveloppe sans rien dessus mais avec l’intérieur une surprise inattendue : pas moins de 200 euros, de quoi acheter à  manger au supermarché ou payer quelques factures en retard. Tous se demandèrent d’où venait cet argent qui avait une petite odeur d’haricots.

Alberta recommença son manège plusieurs soirs de suite. Intrigué par la présence de ces enveloppes, Thomas Edison, qui était sourd comme un pot mais dont la vue était infaillible, veilla devant sa fenêtre pour tenter de surprendre l’anonyme bienfaiteur. Car il était entendu pour Thomas Edison que la providence ne pouvait être que masculine. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit sa vieille voisine sortir de chez elle, à  l’heure du crime, avec dans les bras une moisson d’enveloppes identiques à  celle qu’il avait reçu tous les matins de cette semaine.

Une heure plus tard, Alberta rentrait chez elle sans savoir qu’elle était espionnée par Mister Edison. Celui-ci la regardait dans la pénombre de sa maison, observant tous ces faits et gestes. Il la vit donc aller dans son jardin à  une heure du matin et recueillir le précieux argent. Alors qu’Alberta rentrait chez elle, Thomas sortait de chez lui pour pénétrer dans le jardin de la vieille dame en sautant par dessus le muret qui les séparait. Il s’approcha de l’arbre devant lequel se trouvait Alberta quelques instants auparavant. Ce qu’il vit faillit lui faire perdre la vue. L’arbre était haut de trois mètres, bien caché par de vieux bouleaux, et ses branches ployaient sous le poids de l’argent. Il se frotta les yeux avant de se décider à  prendre une partie de cet argent. Une fois revenu chez lui, pris par le démon de l’argent, il prit une pelle dans son appentis et revint dans le jardin pour déterrer cet arbre fabuleux. Il le replanta immédiatement dans son jardin tout en le cachant avec des branches pour qu’il ne soit pas visible de ses voisins.

Quand Alberta se réveilla le lendemain matin, elle fut prise d’un mauvais pressentiment. Avant même de se laver les dents, elle descendit tout de suite dans son jardin pour voir son arbre. Las, la surprise était plus grande encore qu’elle ne le craignait. A place de l’arbre, un trou béant. Elle sentit son cœur chavirer et ne fut pas loin de l’évanouissement.

Au même moment, son voisin effectuait la même démarche. Il était près de l’arbre d’Alberta pour comprendre que celui-ci venait de mourir dans la nuit. Il était tout sec, les billets marrons, les pièces cramoisies, comme pourries. Il toucha une branche qui tomba immédiatement par terre, et l’ensemble de l’arbre s’effrita. En un instant, il n’était plus que poussière. Il ne restait que le tronc. Il tomba à  genoux, prit son visage dans ses mains et se rendit compte de son égoïsme. Par sa faute, il avait gâché cette arbre d’abondance inespérée. Pris de remords, il frappa à  la porte d’Alberta. Celle-ci l’ouvrir, les yeux encore embués par son chagrin.

  • Oui ? fit-elle

  • J’ai quelque chose à  te dire Alberta, dit Thomas. Quelque chose de grave que je dois te confesser.

Et il raconta comment il avait suivi sa voisine, comprit son manège, et volé l’arbre dans son chagrin en essayant de s’accaparer sa richesse. Il pleura tant et tant qu’il aurait rempli un jaccuzzi et une piscine de ses larmes et que bientôt c’était Alberta qui le consola.

  • 42*150=6300. J’ai une idée, dit la vieille dame qui n’avait pas dormi depuis deux jours, trop occupée à  récolter tant qu’elle le pouvait de l’argent sur son arbre. Tu vas m’aider à  réparer ta faute. Tu sais, l’argent ne fait pas le bonheur pour une vie sans malheur.

Et elle ouvrir le placard de sa cuisine, où, au lieu de boîtes de conserve, se trouvaient d’immenses sacs remplis de billets de banques et de pièces de toutes sortes. Chacun de ses sacs valaient plusieurs milliers d’euros. Alberta lui expliqua son plan. Ils allaient envoyer aux banques des habitants de la rue de quoi rembourser l’ensemble de leurs prêts. Ce qu’ils firent immédiatement. Elle avait néanmoins conservé de quoi ouvrir une épicerie pour les habitants du quartier. Tous les produits y étaient vendus au prix coûtant, et pour certains à  perte, comme les boîtes d’haricots rouges, dont raffolait Alberta et qui lui rappelait le temps où l’argent de coulait pas à  flots comme pour que le souvenir des jours malheureux lui permette de goûter au plaisir de l’instant présent. Dans l’arbre mort avaient été coupées quelques planches, qui furent offertes au gouvernement central qui décida de les mettre au musée en leur donnant le nom de «  planches à  billets ».

Une dizaine de personnes du quartier travaillait dans cette épicerie pour tenir la caisse, remplir les rayons, livrer les clients qui ne pouvaient plus se déplacer. Un jardin collectif avait même été mis en place. On y cultivait des plantes de toutes sortes pour que les produits frais égayent les tables des habitants et permettent aux enfants de bien grandir. Dans ce potager communautaire, Au vieux potager patenté, que chacun appelait par son petit nom «  Au vieux P.P. », chacun venait passer un peu de temps chaque semaine pour cultiver les fruits et légumes en commun. Tous venaient là  le cœur en fête, et l’eau qui coulait sur leur visage n’était plus celle des larmes mais celle de la sueur et de la joie. Ils avaient perdu l’arbre d’abondance, celui de l’argent facile mais ils avaient retrouvé leur dignité commune, sans laquelle on ne peut rien.

Brest, le 28 novembre 2011

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L’image est tirée du site de la Courcelloise.

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