Nouvelle. L’escargot et le joggeur.

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  • 3 septembre 2010

C’est dans l’inconfort de la moiteur d’une après course à  pied que j’écris cette nouvelle. Elle est inspirée de faits réels et toute coïncidence n’est pas fortuite. N’en déplaise à  Jack Bauer. Comme elle est peut longue, surtout pour les amateurs de Twitter, je mets des vidéos entre certains paragraphes. Celles-ci sont néanmoins indépendantes du texte. Les images sont tirées de Wikipédia.

L’été venu, Victor fut pris au dépourvu. En voulant enfiler le maillot de bain de l’année passée, il se trouva pris au piège de son bout de plastique, je vous en prie, qui le ceinturait en haut et en bas. Affublé de son short, il paraissait tel un Bibendum soixantenaire que l’on aurait lifté en oubliant la lipposuccion pour équilibrer l’ensemble. Et c’est après un reportage télévisé sur les dangers de l’obésité qu’il s’était juré de se remettre en forme mentale et physique.

En consultant les forums médicaux, il avait lu que le meilleur sport était le jogging. Quelqu’un lui avait répondu que c’était «  l’exercice physique » et une autre «  que le mieux était de donner son bébé à  un couple qui lui donnerait de l’amour ». Cette dernière s’était excusée ensuite, car elle s’était trompée de forum en pensant répondre à  l’interrogation d’une candidate à  entrer dans la carrière, quand ses aînés n’y seront plus, de mère porteuse. Bref, il avait acheté des tennis, plaisanté avec le vendeur pour savoir s’il vendait les raquettes avec, rapport aux tennis, des tee-shirts qui laissaient passer la transpiration, de couleurs vives, autant jouer aussi la carte de la colorothérapie, un manuel pour courir, «  Le jogging pour les Nuls », un cardiomètre de marque Chamade à  mettre sur le coeur pour savoir quand il s’arrête, un béret, mais sans vraiment savoir pourquoi, des barres nutritives, une montre, un baladeur numérique avec des chansons de Nina Simone dedans, de l’eau vitaminée. Cela lui avait coûté 392,50 euros. Il n’était pas avare mais on lui avait appris, dans sa plus tendre enfance, à  ne pas gaspiller de l’argent. Si bien que devant une dépense hors de proportion pour un sportif du 29 février comme lui, il s’était décidé à  le rentabiliser le plus possible.

http://www.youtube.com/watch?v=GUcXI2BIUOQ

Il avait décidé du lieu, le parc de Penfeld, et du jour, le jeudi. Nous étions donc vendredi, à  cause de la procrastination, quand Victor gara sa voiture sur le parking pour sa séance hebdomadaire.Venir en voiture jusqu’au parking pour aller courir dans un parc peut paraître incongru mais Victor avait reculé devant la distance qui séparait son domicile du parc, trois kilomètres à  vol d’oiseau. D’un, il n’était pas un oiseau. De deux, il craignait de ne pouvoir effectuer le retour sur ses deux jambes.

Après quelques échauffements, le manuel décrivait avec force détail comment on pouvait se claquer des muscles dont on ne connaissait même pas l’existence avant qu’ils ne lâchent, les bras qui moulinent, les chevilles qui tournent dans un sens et dans un autre, il s’était élancé. Les premiers mètres étaient déjà  derrière lui quand il ressentit une légère douleurs dans les mollets : comme s’ils s’étaient embourbés dans un ciment à  prise rapide avant que les mafieux ne le jettent dans la rivière. Victor regardait un peu trop les séries américaines. Les Sopranos n’y étaient pour rien. Des années d’impratiques sportives se rappelaient à  son souvenir. Il y a bien longtemps, il avait été ce que l’on appelle un sportif. S’il y avait eu une équipe de football américain, il aurait été Quaterback, mais il était français et on n’est pas ni dans Glee ni dans Friday Night Lights Concords, et donc il jouait au foot, au hockey sur gazon, au hand, à  regarder sous les jupes des filles, au basket, au foot, je l’ai déjà  dit ?, oui, mais il jouait vraiment souvent.


Arrivé au dixième décamètre, la douleur s’intensifia. Il semblait qu’elle allait le paralyser. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il venait. Hypocondriaque, il avait d’abord pensé au coeur. En regardant le cardiomètre, il s’aperçut que celui-ci battait régulièrement et plutôt lentement. Soit il l’avait mal branché, soit il était encore vivant. Voir l’un et l’autre, ce qui était probable. Victor se dit alors que ce matériel était profondément inutile mais comment résister devant la promesse d’un vendeur qui lui assurait la gloire éternelle s’il prenait ce matériel «  de haute compétition ». Par contre, les chaussures étaient trop classes. Foin des chaussures de sports classiques. Ses orteils avaient chacun leur place dans des boutou coats de la plus belle allure. Cela ressemblait à  un gant pour les pieds. Avec elles, on percevait le sol, à  chaque rebond.

Salut le canard.

Victor se retourna. Il n’y avait personne. Evidemment. Tout le monde était devant. Néanmoins, à  une centaine de mètres, il apercevait un homme à  l’allure rapide qui fondait sur lui. Même pourvu d’une voix de stentor, il ne pouvait lui parler d’aussi loin. Un moment il pensa que l’excès de magnésium dont il se gavait le matin pouvait expliquer cette défaillance neuronale quand il entendit à  nouveau cette voix extérieure.

– C’est pas poli de pas répondre.

Cela venait du bas. Un escargot tournait ses antennes vers lui.

– Je disais, c’est pas poli de pas répondre, répéta le gastéropode.

– Oui, excusez-moi. Mais..
– Je sais, cela fait toujours cela la première fois. Un escargot qui parle, et gnangnan, et gnangnan. Enfin, tout le monde sait depuis la Ferme aux animaux que les bestioles parlent quand même. Et pourquoi pas les escargots.

  • – Et bien parce que…
  • – Rien du tout. Moi, je peux te dire, «  je dis tu à  tout ce que j’aime même si je les ai vus qu’une seule fois », que des humains qui bavent, j’ai ai vu plein aussi. Et ils bavent, «  et ma mère elle comprend pas ce que je ressens, je lui ai dit que c’était lui que… », et «  mon patron est bête, je ne te bave pas, on dirait Steve Carell dans The Office », et ainsi de suite. Et je peux te dire que vu mon rythme, je les entends plutôt bien ces conversations. Moi dire du mal, j’appelle cela baver. Baver c’est parler. Donc un animal qui bave parle. Ainsi, un escargot qui bave parle. On appelle cela un syllogisme. C’est Platon qui m’a dit cela.
  • – Platon ?
  • – Ben ouais, le cormoran que tu vois au milieu de la rivière sur le poteau en bois. C’est Platon. Il reste là  toute la journée. «  J’observe », il dit. Pendant ce temps-là , c’est ZX qui se tape tout le boulot.
  • – ZX ?
  • – Ouais, c’est vrai, tu connais personne ici, hein ? Cela fait au moins dix fois que tu viens, mais tu n’as remarqué personne. ZX c’est sa femme. On l’appelle comme ça depuis qu’elle est rentrée dans une ZX. Elle a eu le bec salement amoché, je te dis pas. Bon, si tu la vois, ne l’appelle pas ZX, elle n’aime pas son surnom. En vrai, c’est Mercedes. Mais moi je dis Mercedes c’est pas un prénom. escargot
  • – C’est incroyable.
  • – Non, non. Ce qui est incroyable c’est que tu sois encore à  ce niveau. Par les bulles de Libellule, t’as du plomb dans tes poches, ou bien ?
  • – Ben.
  • – Moi, c’est pas Ben, c’est Ybbob. Ouais, on a tous un prénom chez les escargots. Comme on est beaucoup par famille, on prend une lettre par année, et on rajoute un numéro derrière. Moi c’était B52. Je trouvais que c’était pas assez Rock’n roll donc je me fais appeler Ybbob, c’est Bobby à  l’envers car si je n’ai pas de pétrole j’ai plein d’idées.
  • – Je vois ça, Ybbob. Mais sans rire, je n’avais jamais entendu les animaux parler comme toi.
  • – Normal, tu entends mais tu n’écoutes pas. Toujours pressé. Tu passes de ta voiture à  ton canapé, de ton canapé à  ton lit, de ton lit à  ta chaise, parfois tu te lèves pour aller chercher une pizza au four, j’ai lu ça dans Humanoscopie, c’est une revue qui détaille les habitudes des humains. «  Pour battre son ennemi, il faut d’abord le comprendre », disait Sun Tzu.
  • – Sun Tzu c’est le nom de la mouche ?
  • – Bah, non, Sun Tzu c’est le gars qui a écrit «  L’art de la guerre ». Tu ferais mieux de lire au lieu de regarder la télé, mon vieux Victor.
  • – D’abord, je ne suis pas vieux. Et d’abord comment tu sais que je m’appelle Victor.
  • – C’est inscrit sur ton tee-shirt.

 

– Victor rougit. Depuis le primaire, il avait pris l’habitude d’apposer son prénom sur tous ces vêtements. Pour ne pas les perdre.

  • – Alors, dis-moi, qu’est-ce qui ne va pas ?, reprit l’escargot. Tu fais un concours de lenteur ? Parce que si c’est le cas, je peux te dire que tu n’es pas prêt de le remporter. On a mis trois générations à  arriver jusqu’ici depuis le portail de l’entrée, près de l’ancien bâtiment de la Marine nationale. Mon grand-père a vu les maquettes en bois du porte-avions Charles de Gaulle à  l’intérieur c’est pour te dire.
  • – Non, j’aimerais bien aller plus vite. Mais je n’y arrive pas. D’abord le footing, je n’aime pas çà , j’y vais à  reculons…
  • C’est sûr que cela n’avance pas.

  • – Rigole. Cela fait au moins dix ans que je n’ai pas couru juste pour courir. Et depuis, j’ai au moins pris huit kilos et pas dans le calecif je peux t’assurer.
  • – Non, sans façons. Je te crois sur baves.
  • – Bref, je cours en rond comme un prisonnier dans sa cour.
  • – Elles sont pas carrées, les cours de prison ?
  • – C’est une image.
  • – Tu veux dire une métaphore ?
  • – Comment tu connais tous ces mots d’abord ?
  • – J’ai une bibliothèque au premier étage. Et toute la collection de Tout l’univers. Un ver représentatif de la population (VRP) est venu faire du coquille-coquille il y a quatre ou cinq générations. Il a embobiné mon arrière-arrière grand-mère qui a tout acheté. La galère. Bon, continue.
  • – Donc je cours, je fais des tours, j’ai les jambes en béton, tout le monde me dépasse, quand je rentre mes vêtements sont trempés par la respiration quand ce n’est pas par la pluie. Et le lendemain j’ai beau être matinal, j’ai mal.
  • – Pourquoi tu continues alors ?
  • – J’sais pas. J’ai dépensé une fortune dans cet équipement. En courant, je rentabilise.
  • – Et puis tu dragouilles ?
  • – Pardon ?
    – Je t’ai vu regarder les humaines qui ne couraient pas tout à  l’heure. C’est dangereux de laisser son regard par là -bas.D’autant que celles-l)à  étaient mariés, alors que le monde regorge de célibataires sexy.
  • – Pas du tout. Je les regardais pour l’esthétique c’est tout. Et puis aujourd’hui regarder en coin, c’est tout ce que l’on peut faire, sachant que même en disant «  bonjour », on a l’impression d’être un pervers sorti de l’HP.
  • – Je comprends. Elle a pas l’air facile votre vie à  vous autres. Nous on se la coule douce. On bave, on avance, on bave, on fait bouger ses tentacules, on mange de l’herbe, tellement que parfois j’ai l’impression d’être une vache. Tu sais tu n’es pas le seul. Parfois je vois des humains comme toi qui sont fixés sur des culs. L’autre jour, il y avait un homme, short et tee-shirt rouge, cheveux blancs, lunettes noires, on aurait dit Enzo Ferrari, il a suivi le cul d’une donzelle pendant au moins deux tours. J’ai l’impression que c’était sa carotte pour avancer. Et puis le cul s’est arrêté pour faire des étirements, et Enzo il a arrêté de courir. Il avait perdu son lévrier et il est rentré comme un bon toutou dans sa niche bien douillette. Jogging
  • – Je cours pas après le cul, moi. Enfin, je veux dire, je me comprends. Je veux juste décompresser, reprendre du souffle pour les décennies qui s’annoncent.
  • – Tu devrais peut-être te contenter de reprendre du souffle juste pour la prochaine fois que tu vas respirer, non ?
  • – Peut-être. Parfois, on pense tellement au futur, que l’on oublie le temps présent. Cela m’arrive avec mes parents. Je crains le jour où le téléphone sonnera, la nuit, dans ces cas-là  le téléphone sonne toujours la nuit, comme pour rappeler que c’est dans l’obscurité que l’on disparaît, pour m’annoncer leur mort. Du coup, je suis triste, et parfois, le soir, je pleure.
  • – Tu pleures pour une nouvelle à  venir ? C’est un peu bizarre non. Regarde, aujourd’hui il fait beau, les températures sont caniculaires, enfin pour un escargot breton tu comprendras que l’on est pas habitué, ici d’habitude c’est un peu notre paradis, la Côte de Bavure des escargots. Mais tu sais qu’un jour viendra où il va pleuvoir à  nouveau, peut-être des jours entiers, le pied. Est-ce que cela doit te désoler au point de ne pouvoir te satisfaire du soleil qui réchauffe ton corps et hâle tes bras jusqu’au coude ?
  • – Je pense que non.
  • – Allez, viens, aujourd’hui c’est câlins gratuits, après j’ai une réunion du comité des nuisances, on s’insurge contre les crottes de chiens mais les mouches ne sont pas d’accord. Enfin, les joies de la co-propriété…
  • – Euh, doucement les tentacules là . Tu serais pas un peu bi ?

P.S. En vrai, je suis le mec qui dépasse Victor en sprintant au quatorzième kilomètre. Sur la gauche. Non, plus à  gauche. Un peu moins, là  c’est un goà«land. Voilà  vous y êtes. Ah, ben, non, maintenant je suis plus loin. Normal, je cours.

http://www.youtube.com/watch?v=E1UiS98izgU

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