Nouvelle. L’amour est un diamant éternel

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  • 1 août 2010

Voici une nouvelle ancienne. Elle date de décembre 1998 et est parue dans le numéro 2 du fanzine brestois «  Violons dingues » animé par Kris et consacré essentiellement à  la bande-dessinée mais avec quelques nouvelles littéraires en son sein. Ce numéro de janvier 2009 était consacré au polar.

L’amour est un diamant éternel

Te souviens-tu de ce week-end passé à  Florence à  admirer la kyrielle de musées de cette ville. Le mois de mai tirait sur sa fin. Le festival de théâtre nous réunissait pour une représentation. Notre représentation: l’adaptation sur scène de la longue nouvelle de Dino Buzatti «  Panique à  la Scala ». Les rires montaient dans l’amphithéâtre. Derrière la sempiternelle rivalité entre la Toscane et la Lombardie se cachait, aux dires de nos hôtes, une fable pittoresque sur l’absurdité comportementale des Milanais. Peu nous importait finalement, entre débats stériles et ébats stérilisés, nous choisissions le dernier. Sur le chemin de l’hôtel, le Ponte Vecchio me rappelait mes soirées d’enfance à  essayer de terminer le puzzle sur lequel il se cachait. A cause de ma maladresse, tu m’as toujours reproché ma maladresse, et de mon manque de patience, tu ne m’avais jamais reproché mon manque de patience surtout quand il s’agissait de retirer tes vêtements, je n’avais jamais réussi à  finir ce puzzle.

De retour à  Paris par le train, j’ai la phobie de l’avion, tu m’annonçais ta volonté de prendre du recul, de faire le point. Je n’ai jamais compris. Tout allait si bien. Pourquoi après ce week-end de rêve en Italie? Pourquoi tout simplement. Ils se seraient appelés Jezerkaà«l et Giovanni. Ce sont les prénoms que tu n’aimais pas peut-être? J’ai continué à  égrener les possibles raisons mais elles finissaient toujours en interrogations. Auxquelles tu n’as jamais répondu. Bien sûr.

Mon amour pour toi n’a jamais cessé. Chaque jour qui passe est une journée du souvenir. A force de célébrer quotidiennement la mort de notre passion, je me suis desséché. L’autre jour, j’ai retrouvé dans une boîte en carton, soigneusement rangée, le premier poème de notre histoire. Tu te rappelles du contenu, mais je relis quand même.

«  Fleur d’été qui donne envie d’arrêter les saisons

Joie de mon cœur, félicité et déraison,

Passion d’un être, force d’hêtre,

Quelle folie ferai-je de permettre qu’un jour

Un autre m’exproprie puisque tu es et resteras ma vie ».

verlaine

Je n’écrirais jamais comme Rimbaud, d’ailleurs, j’ai passé l’âge. Verlaine et Perros ne joueront pas aux marchands de sable. Et à  chaque réveil, c’est avec ma tête que je dois apprendre à  vivre. Oui, je te l’accorde, la jalousie est un vilain défaut. Tu ne l’es pas toi, jalouse, quand je ramène mes conquêtes d’un soir dans notre lit conjugal? Tu le sais pourtant que, depuis ton départ, je te suis infidèle. Brune, rousse ou blonde, autant de femmes qu’il y a de bières, t’ont succédée sans jamais te remplacer. Même ta meilleure amie y est passée. Un soir, après ton départ. Venue pour me consoler, c’est elle qui a pleuré. Ses larmes étaient aussi chaudes que son corps. Enseigner en Asie n’empêchait pas manifestement pas de s’instruire de nouveaux savoirs. Elle trouvait gênant le miroir vissé à  l’armoire de la chambre. Elle devait sentir que ces planches intelligemment montées t’appartenaient. Cette sensation ne l’a pas empêchée de rester pour la nuit. P’tit déj’ au lit. Gâtée ta compagne de pipeletage. Celle à  qui tu avouais tes doutes sur la survie de notre couple. Thé vert d’Orient. Sans sucre. Pain chaud. Å’uf. Tartines. Une enduite de chocolat, l’autre baignée dans de la marmelade paysanne. Un jus d’oranges fraîchement pressées, et du yoghourt sans sucre. Une serviette. Elle en mettait toujours à  côté, en faisant de grands bruits, Véronique. Un prénom prédestiné. On se lasse de tout. Je me suis lassé d’elle. Elle a pris la porte. Il fait froid maintenant. Comme lors de cette nuit dans ta voiture. En plein hiver, quelle folie. Les sièges de la Cinquecento et toi basculés, nous étions plus à  notre aise. Nos râles et le choc thermique de la chaleur de nos deux corps contre les vitres gelées de ta voiture produisaient de la buée. Une buée de secours. Les rares passants ne voyaient rien mais devinaient tout.

Tardicafard

Tels ces dératiseurs de cafards, tout droit sortis d’un album de Tardi, venus un jour à  l’improviste sur plainte d’un voisin. L’odeur pestilentielle de Paris en été imbibait mon appartement. L’immeuble aussi était touché. Reconnus grâce au bien nommé Judas, je jouais l’absent. Les effluves de ton parfum récemment disparues de ma vie laissaient place à  l’horreur puanteur de mon propre décomposition. Ils étaient repartis. Les fenêtres de notre appartement restent ouvertes jour et nuit depuis. Ainsi, si tu as perdu les clés, tu pourras toujours rentrer. Contrairement au chat. Il est mort. Je crois qu’il a été empoisonné. Je soupçonne le voisin. Il n’est pas net. S’appeler Poussin quand on passe son temps à  jouer au coq, cela détraque à  force. Il ne déménagera pas. Il a la même vie de cornecul depuis trop longtemps. J’ai la même peur de te revoir à  ses côtés dans une semblable religieuse position que le jour où je vous avais surpris en rentrant un peu plus tôt que d’habitude du travail. Je venais de me faire licencier. Deux fois dans la même journée. Poussin se marre quand il me voit. Il se souvient.

– Dring, dring.

Le facteur. Je le reconnais à  son coup de sonnette. J’ouvre.

– Bonjour, j’ai du courrier pour vous.

A chaque fois, il me sort la même phrase. Comme si je pouvais m’attendre à  ce qu’il me livre une pizza aux quatre fromages, Mozarella d’Aoste, Bleu de Bresse, Rochefort charentais et Reblochon des Alpes.

– Merci. Si ce sont des factures, je vous les redonne ».

Nous sourions à  ce trait d’esprit. Chacun fait avec sa subtilité congénitale. Depuis le temps que nous nous connaissons, lui et moi, nous ne savons que peu de choses l’un de l’autre. Lui, mon nom. Moi, sa profession.

Deux sourires de politesse, et il s’en va. Je me retrouve seul avec mes lettres. Tiens, tu m’as écrit. Toutes les semaines, je reçois l’une de tes missives. Tu ne te décidais pas à  donner de tes nouvelles, alors je m’en donne moi-même. En descendant vider les ordures, je dépose une de tes anciennes lettres dans la boîte aux lettres. Celle qui se trouve au croisement de la rue des Dardanelles et de l’avenue du Bosphore. Je sais cela ne débouche sur rien. Mais que veux-tu, la vie sans ta présence est devenue une chose incongrue, une intrigue tant je me pose de questions sans réponses.

Mes parents m’ont écrit. Ils sont en vacances sur l’île de Pâques et se gargarisent de tas de pierres. «  Que c’est beau! », «  Il fallait être fortiches pour dresser ces monument! », «  Et quelle chaleur! », et des milliers d’autres points d’exclamation. Je crois que le petit format des cartes postales incitent à  les accompagner d’immenses niaiseries calligraphiées. Je souhaitais les suivre pour changer un peu de Paris. Mais passer deux mois, aller-retour, sur un bateau pour y arriver m’était impossible. J’avais trop de boulot pour m’accorder autant de repos.

Au bureau, ton départ me pose problème. Je n’arrive plus à  dire nous. C’est je, c’est tu, mais ce n’est plus nous. Et il me devient progressivement insupportable d’accorder de l’importance à  quoi que ce soit.

Les soirs de désespoir, je m’agenouille dans la chambre, ma chambre, ta chambre, au milieu de tous ses souvenirs de papier. Je parle tout seul devant l’armoire sur laquelle j’ai accroché ta photo. Au plus profond déterminisme de mon existence, j’attends que l’histoire ne soit qu’un éternel retour: le tien. Tous les jours, je pense à  toi. Tous les jours je prie pour que tu reviennes, depuis dix ans.

Une décennie que tu croupis dans cette armoire au miroir sans tain, le crâne fendu par un rouleau de cuisine, moi le mauvais pâtissier. Quand je te regarde, je me dis que tu as mauvaise mine, que ton teint est cadavérique, ton corps aussi d’ailleurs. Toi qui te trouvais toujours trop grosse.

Mikaà«l Cabon

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