La soupe aux choux, métaphore d’une France qui n’est plus

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  • 6 juillet 2010

soupe

Se posait-on la question de l’identité nationale en 1981 quand sort sur les écrans français la soupe aux choux avec en cuisine un trio comique composé de Louis de Funès, le Glaude, Jean Carmet, Le Bombé, et Jacques Villeret, E.T.? Pas sûr. Adapté du roman éponyme de l’écrivain René Fallet, le film connaît un grand succès public: trois millions d’entrées au cinéma.

Pour ceux qui n’auraient pas vu la fin

L’histoire peut se résumer ainsi: un duo d’amis porté sur la boisson pète très fort un soir. Apparaît alors une navette extra-terrestre. A son bord, un alien habillé de jaune vient quémander au Glaude, l’un des deux amis, de la soupe qui fait péter pour déterminer si elle est «  dangereuse ». Le Glaude, qui a bon cœur, accepte. Après quelques péripéties, Francine – sa femme décédée dix ans plus tôt lui revient mais elle est âgée de 20 ans, a les obus chargés et n’aspire qu’à  vivre sa vie et un parc d’attractions s’installe près de la ferme de deux hommes- il se décide à  partir avec ses deux potos sur la planète Oxo pour vivre jusqu’à  200 ans.

Si bien que depuis l’espace, Jean Carmet, Louis de Funès et Jacques Villeret, tous les trois décédés depuis le film, sans que l’on ne puisse établir un rapport de cause à  effet entre les deux informations, nous regardent nous époumoner dans ce vaste monde avec un c’hti canon.

Sociologie du vin

On peut regarder le film de deux façons. Au premier degré, celle d’une comédie légère, rythmée par l’ivrognerie et la force des pets des protagonistes. On peut aussi, la regarder comme le témoignage d’une France qui s’en va. Dans les années 80 s’achève la mutation de l’économie agricole. En quarante ans, les effectifs paysans ont fondu comme neige au soleil, et ceux qui n’ont pas pris le virage technologique agricole sont condamnés à  planter des choux à  la mode de chez eux. Surtout, le Glaude et le Bombé, sont deux gars éminemment sympathiques. La seule marque de progrès qui touche leur maison est l’électricité. On n’y voit ni téléviseur ni chauffage central. C’est sale et peu reluisant mais c’est chez eux et on ne les imagine pas plombé par un crédit à  taux variable capé à  5 points sur les résultats de l’équipe de Base Ball de Houston, Texas, au Crédit Patates.

Franchouille la fripouille

Quand ils se rendent au village, ils passent devant une charcuterie, pas une boucherie-charcuterie, une charcuterie dédiée à  la cochonnaille, indépendante, une boulangerie qui fait du pain. Au bistro, les copains sont toujours prêts à  se moquer quand ils ne sont pas occupés à  boire des coups, sur la place du village, on joue à  la pétanque, sans se croire à  Saint-Tropez. Des jeunes, assortis à  leurs motos, font les jeunes, en pleine insouciance. Peut-être même sans penser au chômage qui n’a pas encore, à  l’époque, pointé massivement son nez. Et on devine, quand Francine enfourche la moto d’un jeune premier pour «  monter à  Paris », que les infections sexuellement transmissibles (IST) ne font pas partie de son vocabulaire de cruciverbiste. Mais la France que décrit Fallet est déjà  une France qui disparaît. On le voyait déjà  dans son roman, Paris au mois d’août, où le mois d’août sonne comme l’allégorie de la disparition d’une capitale qui s’embourgeoise à  grands pas et s’en va chasser, par les prix de l’immobilier, les petites gens. Si on voulait critiquer Fallet, on dirait que c’est du populisme. Mais on ne veut pas, alors on dira que c’est sa fibre sociale.

En donnant le beau rôle à  ces deux hommes paumés dans le tourbillon de leur vie finissante, René Fallet offre un portrait d’une France qui s’en va, qui n’est déjà  plus et ne veut pas vraiment le savoir. En sabots, le Glaude monte les marches qui mènent au grenier du Bombé pour vérifier qu’il ne va pas se suicider. Dans son salon-chambre-sauna-hamman-bibliothèque, un tue-mouches remplit son office. Dans sa chemise sale, il offre à  l’étranger quelques rasades, de la soupe, et son Louis d’or, « offert par son parrain ». L’antithèse de la méfiance: l’autre est mon ami. A moins que l’on prouve le contraire comme ce maire qui aspire «  au dé-ve-lo-pp-ement économique » et qui sacrifie l’authenticité de sa commune sur l’autel de la prospérité sur papier glacé. Son village finira par ressembler à  tous les autres. La charcuterie fermera et sur la place on aura les boules. Le paysan sera seul mais il passera à  la télé dans lAmour est dans le pré.

http://www.dailymotion.com/video/xdo3jb_l-amour-est-dans-le-pre-episode-2_news#from=embed?start=2

Et demain ? et deux pieds, et deux becs, alouette

La France alors quitte sa dernière période de sens. Les trente glorieuses agonisent et vont laisser la place aux trente pleureuses, en attendant les trente miséreuses?

Ce sens avait alors pour nom progrès: économique, social et culturel. Une forme d’obscurantisme s’achève. Les fanfares claironnent avec leurs instruments achetés pas cher au supermarché. Les organes d’autorité se délitent mais cela a un sens: du plus qui rime avec du mieux. Cette période exceptionnelle n’est pas sans défauts, la situation de la Glaude nous le rappelle, mais elle emporte sur son passage les réticences des réticents.

Qu’en serait-il aujourd’hui si le Glaude et le Bombé venaient à  revenir d’Oxo? Sur la nationale 7, les platanes ne sont plus, dans les dîners en ville, péter à  table n’est pas très bien vu, et les deux amis prendraient des nouvelles l’un de l’autre par leur messagerie Facebook. Ils boiraient des coups virtuels sous forme de chopines envoyées de mur en mur. Leurs choux OGM auraient le goût de la soupe.

Mais la force du conditionnel réside dans sa réversibilité. Lors du débat sur l’identité nationale, les questions se sont focalisées sur « qu’est-ce qu’être français ? ». A cette interrogation, je préfère la suivante: qu’est-ce que devrait être «  être français »? La différence n’est pas que rhétorique. Elle pose la question de l’avenir et du chemin qui nous y mène, celui du sens. Pourquoi me lèverai-je demain matin, pas trop tôt s’il vous plaît? Par obligation, peut-être, pour m’émerveiller, j’espère encore, par la faim qui au ventre me tenaille, c’est possible. Aussi parce que ce sera «  le dernier jour du reste de ma vie ». Que les occasions ratées alors, et les remords, et les regrets aussi, les accompagnent, dans les méandres du souvenir, passé forcément. Et qu’advienne alors le temps où chaque pierre apposée par nos soins aiderait à  former l’édifice de nos aspirations collectives, façonnée par un peu plus de moralité.

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Commentaires

  1. mcabon dit :

    @V@ness. Je plussoie

  2. […] débroussailleuse cherche la sortie, s’en trouve éjecté par la force centripète, lire la soupe aux choux, une métaphore d’une France qui n’est plus, et vient percuter sur sa trajectoire le véhicule, paisiblement garé sur sa place de […]

  3. v@ness dit :

    Un canon, c’est pas seulement du pinard, c’est de l’amitié…Vive la france  😉

  4. […] This post was mentioned on Twitter by Tom Picos – B2N, Pascal Méance. Pascal Méance said: J'ai bien aimé lire sur le blog de @MCabon "la soupe aux choux, métaphore d'une France qui n'est plus" http://goo.gl/0V6p […]