Ode à  la kermesse

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  • 19 juin 2010

Les deux moteurs des Hommes sont la nostalgie et l’innovation. La chose passée et la chose à  venir. Quand les deux se combinent cela forme le succès du temps actuel. C’est ce que montre cet extrait de la série Mad Men, avec le carrousel, qui diffuse de façon nouvelle des photos anciennes, qui rappellent les temps heureux, parce que révolus ou malgré le fait d’être révolus.

Les kermesses sont un peu à  cette image. Elles figurent en chacun de nous comme des moments de libertés, ceux de l’enfance, ceux de l’autonomie, des spectacles, des stands de poissons rouges, de barbes à  papa, de casses-boîtes et de ballons à  crever. On s’asseoit n’importe où pour manger les pâtisseries faites maison, les chaises des classes sont dehors, pas besoin de location de matériel de réception pour ça. C’est d’autant plus vrai quand, comme moi, on participe de l’autre côté des stands à  une kermesse dans son ancienne école. Les fantômes sont plus nombreux.

Le moment est déraisonnable car il impose aux parents de dépenser des sommes importantes dans des jeux futiles dans l’espoir d’un bonheur éphémère d’eux-mêmes et de leurs enfants. Peut-être retrouve-t-on alors le véritable usage de l’argent: s’offrir quelques moments de rêve dans une existence qui ne l’est jamais vraiment.

Cela sent les frite dans la cour de récréation, les enfants courent après leurs ballons qui s’envolent, et si les caméras et appareils photos numériques ont succédé aux argentiques, l’idée de conserver un souvenir, que personne ne regardera vraiment une fois le moment passé, persiste.

De la psychologie de la kermesse

Les kermesses sont aussi l’occasion de procéder à  des observations fines du genre humain. Cette journée de samedi me l’a permis au stand des anneaux. Le jeu consiste à  lancer des anneaux en bois afin d’atteindre le goulot d’une bouteille. Si l’on y parvient, on gagne la bouteille. Dans le cas contraire, on ne gagne rien. Tout l’art de ce jeu est de tenter le chaland en disposant de grosses bouteilles, si possible d’alcool, qui constitueront le lot majeur, que chacun voudra voir dresser sur sa table pour la fête des pères qui succède à  ce jour de fête. De fait, selon la manière dont on place les bouteilles dans le bac à  sable, il devient très difficile de parvenir à  ses fins. Réussir défie d’ailleurs les lois de la physique. Bref, le jeu des anneaux est l’une mines d’or de toute kermesse. En huit d’heures de temps, ce sont environ 200 à  250 tickets, d’un montant unitaire d’un euro pour 5 anneaux lancés, qui viendront tapisser la boîte en carton qui les recueillent. Soit trois fois le SMIC par heure de permanence. Cela donne des idées de reconversion.

A ce jeu, on voit participer différents profils d’individus. Il y a celui qui vient pour gagner. C’est le plus dangereux. Il est là  pour la picole que lui promet sa victoire. Son but est un et indivisible, comme la République quand elle existait encore: gagner. Le gagneur, tel que l’on pourrait le surnommer, ne vise que cela. Il est disposé à  dépenser quantité de tickets pour atteindre son objectif. Parmi eux, on trouve les fatalistes, les résignés et les entre les deux. Quand il ne gagne pas le fataliste évoque la faute à  pas de chance, le vent qui pousse les anneaux dans un sens inverse aux aiguilles d’une montre, sauf quand on est dans l’hémisphère sud. Le résigné considère que c’est la faute à  pas de chance, la même qui fait qui soit avec la même femme qu’il n’aime plus depuis le temps, peste contre son patron mais reste dans la même entreprise, critique le sélectionneur de son équipe de football préférée. Rayez la mention inutile, sauf la troisième. L’entre les deux parle peu. Il ne sait pas trop pourquoi il a perdu, pourquoi il a gagné, il laisse un sourire à  moitié figé, «  un peu entre les deux » d’où son surnom.

http://www.youtube.com/watch?v=MCMGIRyZtco&feature=related

Les faux-monnayeurs

Il existe également la catégorie des faux-monnayeurs. Comme son nom l’indique, le faux-monnayeur créé de la fausse monnaie, en ce sens qu’il cherche à  récupérer sur d’autres stands, des tickets périmés pour venir les jouer sur le stand des anneaux. Mais n’est pas seigneur, des anneaux, pouf, pouf, qui veut.

Cette création monétaire ex-nihilo peut déstabiliser toute la kermesse, qui sert à  financer de nombreuses sorties scolaires au cours de l’année (15.000 en ce qui concerne notre association de parents d’élèves) et mener sur de mauvais chemins, les plus jeunes qui s’y adonnent. Parfois avec le plus grand aplomb.

– Mais non, monsieur, je ne sais pas pourquoi le ticket est tout chiffonné et coupé en deux.

– Tu sais, on n’est pas au cirque ici, ne te sens pas obligé de faire le clown. Ce que tu fais, cela a un nom: c’est du vol.

– Comme Robin des bois

– Ouais. D’une part, Robin des bois il redonnait l’argent aux plus nécessiteux, et vu la marque de tes fringues, je ne suis pas certain que ce soit toi. Et d’autre part, si tu as bien lu l’histoire, Robin des bois il finit un pied au cul par un gars qui me ressemble étrangement.

– Euh. Je vais y aller. Mes parents m’attendent.

Le nostalgique rappelle avant de lancer ses premiers anneaux qu’il était «  un pro quand il était plus jeune ». Sauf qu’il n’est plus jeune et que la presbytie fait des ravages. Pour analyser les distances, ce n’est pas le top. Après quarante anneaux, le nostalgique repartira chez lui avec la certitude que la jeunesse appartient dorénavant au passé. Il laissera son petit-fils terminer son stock de jeton à  sa place.

Le financeur est d’un genre différent. Il donne mission à  un autre, le délégataire, de rapporter une bouteille préalablement choisir par ses soins. «  Tiens, voilà  des tickets, tu reviens à  notre table quand tu as la bouteille ». L’histoire montre que cela peut fonctionner. On trouve aussi dans cette galerie de portrait qui ne laissent pas de glace, ce jeune qui remporte quatre bouteilles à  la suite ou presque et qui y gagne la reconnaissance des siens. L’entrée dans le monde des adultes a parfois le prix d’une bouteille. Et puis cette petite fille qui veille sur son frère trisomique, qui lui donne la moitié de ses anneaux qu’il peine à  lancer. Mais elle le félicite et l’encourage, et le tiens par la main et l’embrasse. Tu as de la chance petit bonhomme d’avoir quelqu’un qui veille sur toi avec autant de chaleur. Tu ne seras jamais seul.

Au jeu des anneaux, la foule se presse par intermittence. Il suffit d’une annonce au micro pour que le monde accoure, ou que cela soit le dernier stand ouvert, ou encore avant et après l’apéro, sans que je ne sois tout à  fait certain des horaires de celui-ci. Alors on peut regarder ailleurs. Cette femme élégante qui s’ennuie sous le soleil. Ces vieux messieurs aux cheveux blancs qui discutent. De quoi? Un peu d’imagination fera l’affaire. Il suffit d’inventer leur vie. Ce n’est pas la réalité? Peu importe. Cela le devient un peu si on le veut. Personne ne viendra contredire si l’on garde ses pensées pour soi. Et puis il y a ces moments étranges qui marquent comme quand Adam Smith, véridique, gagne à  la loterie un bon d’achat de dix euros chez un teinturier. Je croyais pourtant que ses tâches, comme sa main, étaient invisibles.

Ces petits moments de vivre-ensemble sont précieux. Comme ceux qui précédent et succèdent à  la kermesse quand il faut l’organiser, monter puis démonter les stands, empaqueter les cadeaux de la pêche à  la ligne, s’assurer des bonnes réservations du repas. Ensemble, des êtres humains créent un projet collectif. Tout petit, minuscule. Mais l’espace de quelques instants, ils auront été réunis et auront réussi à  rééditer une performance: celle de donner des souvenirs à  toute une génération de petits bambins qui, le jour où ils devront prendre la relève, ne sauront plus pourquoi, exactement, ils aimaient les kermesses de leur enfance, si c’était parce que Stéphanie les avait embrassés sur la joue, ou bien parce qu’ils avaient gagné un hélicoptère insubmersible ou ce poisson rouge, «  Némo », qui se suicidera quelques jours plus tard en se jetant hors de son bocal. Non, ils seront imprécis dans leurs souvenirs, comme on l’est souvent. Une chose leur restera en mémoire: le parfum du passé et de l’insouciance qui semble l’accompagner, et l’envie de transmettre cela à  d’autres. Alors, une fois de plus, nostalgie et futur seront à  nouveau entremêlés.

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Commentaires

  1. Bonsoir Alain, merci de votre commentaire sympathique. Je ne sais pas si la comparaison avec Daumier, ce grand observateur de son époque, est pertinente, mais je l’apprécie.

  2. LARIVAIN Alain dit :

    Souvenir et innovation … le carburant et le moteur,  sans la pollution. Et  tellement réaliste qu’on a  l’impression de voir défiler des croquis inédits de Daumier.
    J’apprécie beaucoup votre chronique,
    Bravo,
    AL