Roman graphique. Logicomix, ou quand la logique et les mathématiques permettent de comprendre le monde

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  • 4 juin 2010

Longtemps, le monde de la bande-dessinée a été réservée, par la bienpensance, au monde des enfants. Les illustrés, par leur simplicité, ne pouvaient être que l’apanage des jeunes générations. A notre époque, ce n’est plus le cas. Les adolescents qui lisaient Tintin ou Astérix ont grandi et sont, pour certains, devenus des passionnés. En parallèle, la qualité des œuvres, du point de vue du dessin et du scénario, a grandi en se complexifiant. C’est ce que narre avec grand talent Scott Mc Goudl dans plusieurs ouvrages, que l’on peut aisément qualifier de manuels, tant leur apport intellectuel à  l’appréhension de la bande-dessinée est réel.
C’est ce pari de jouer du dessin et l’art scénaristique propre à  la BD que quatre auteurs grecs, Apostolos Doxiadis, Christos H. Papadimitriou, Alecos Papadatos et Annie Di Donna, ont utilisé pour mettre en scène leur histoire des fondements de la logique, sous le titre de Logicomix. Le livre a paru chez Vuibert.

http://www.youtube.com/watch?v=Gbx9M-n7nCU

Ils y racontent l’histoire de Bertie Russel, un grand mathématicien, qui tient une conférence aux Etats-Unis, alors que, déjà  et encore, l’Europe se déchire dans une guerre fratricide. Alors qu’il se présente devant l’amphithéâtre qui va l’accueillir, il est happé par des manifestants qui lui demandent de se joindre à  eux. Ils font partie des isolationnistes, un mouvement dont Lindbergh, le premier homme à  franchir l’Atlantique en avion, ne fut pas le dernier des soutiens. Les isolationnistes considèrent que le conflit européen, entre l’Allemagne et la France et l’Angleterre, ne concerne pas l’Amérique. Ils prônent alors de rester isolés et ne pas se préoccuper d’une Europe qui goûte, malheureusement, à  la virilité de la guerre. L’attaque de Pearl Harbour le 7 décembre 1941 leur donnera tort mais c’est une autre histoire.

La conférence de Russel, qu’il tînt finalement après avoir enjoint les manifestants à  le rejoindre dans l’amphithéâtre afin de leur présenter sa position de pacifiste sur la guerre, est l’occasion de retours dans le passé pour expliquer la logique, discipline sœur des mathématiques. A l’occasion de son discours, Russel raconte ses pérégrinations à  l’intérieur du monde de la logique et des théories des mathématiques qui partagent le souci de la vérité, ce en quoi elles sont proches de la philosophie, ce qui a fait des philosophes, pendant longtemps, de grands mathématiciens, ou l’inverse, c’est selon.

Russel raconte sa quête, qui dépasse, à  biens des égards les limites de la raison pure pour friser avec l’obsession. Il confie ses erreurs mais aussi le but de son existence: pouvoir prouver la vérité et utiliser des méthodes rationnelles, par définition simples et absolues, pour décider et concevoir l’existence.

Cet ovni littéraire s’intéresse à  l’histoire des mathématiques, ce qui, me semble-t-il, n’avait jamais été réalisé en bande-dessinée avec autant d’allant. Les mathématiques sont bien souvent considérées comme une matière au mieux élitiste, au pire rébarbative, alors qu’elles décrivent une part de notre existence dans le sens où leur lien avec la description de la nature est essentiel. De fait, elles disposent elles-aussi leurs propres limites. Car ce qui intéresse l’homme est la plupart du temps, non pas la connaissance, mais l’homme lui-même. L’éclosion des sciences humaines, dont la psychologie et la sociologie, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale en sont l’exemple. On y rencontre Gauss, Von Neumann, Cantor, Freg, ,Poincaré, Hilbert, Gà¶del, Leibniz, Wittgenstein mais aussi la théorie des ensembles, les algorithmes, les calculs des prédicats, le principia mathematica, et les classiques grecs.

Reste un livre passionnant, même pour un piètre matheux comme moi, qui démontrent que l’histoire des sciences et avant tout celle des hommes, et des femmes, qui les composent, les vivent et en font l’objectif de leur courte existence. « On peut compter l’infini », dit Cantor. Hélas, dans le monde littéraire, chaque ouvrage sa fin.

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