Ecriture. La mort d’une gomme

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  • 9 avril 2010

Pour beaucoup de personnes, écrire représente un Everest infranchissable. Par manque de confiance en soi, peur du regard des autres, doutes sur ses capacités à  imaginer. Et pourtant tout le monde peut écrire sans prétention à  obtenir le prix Nobel, avec humilité devant la mise à  nu que cela représente. Dans un livre dédié aux journalistes afin qu’ils améliorent leurs techniques rédactionnelles, «  Libérer son écriture et enrichir son style », l’auteur, Pascal Perrat propose un ensemble d’exercices dont celui assez connu de raconter une histoire, en apparence mais en apparence seulement, dénuée de sens profond et invite à  se saisir de l’imaginaire. Intitulé la mort d’une gomme, l’exercice invite à  écrire l’histoire de cette mort. (1) En voici une illustration en moins de 5.000 signes.

tardi

Elle allait seule et solitaire. Sous le soleil tonitruant du Texas, elle suait à  grosses gouttes, la chemise trempée d’avoir passée tant de temps en mouvement depuis son départ de Sacramento la veille au matin. Son nom? Elle le signe à  la pointe de son caoutchouc: El Gomma. Au long de la route bitumée qui la menait vers Pasadéna (2), un air de soul music mexicaine lui revenait en tête jusqu’à  l’envahir: la Carioca. Le brouillard du temps s’estompait peu à  peu et elle revivait sans peine la trouble journée qu’elle avait vécu la veille.

Elle était arrivée à  Sacramento pour régler un problème de facture internet. On l’avait transféré de centre d’appels en centre d’appels, du Maroc en Inde, de Quimper à  Washington, si bien qu’en l’espace des 30 minutes qu’elle avait passé suspendu au bout du fil, elle avait voyagé autour de la planète plus rapidement que la lumière. On s’interrogeait de plus en plus dans cette contrée chaude et pétrolifère du taux de suicide chez Texas Telecom. «  On devrait aussi enquêter sur les suicides chez les clients », pensa à  haute voix El Gomma.

Après 45 minutes d’attente, dans une salle surchauffée située au premier étage du building qui accueillait le siège de la compagnie de télécommunications, on vint la chercher pour la jeter dehors. Sans ménagement, deux colosses, Rhodes 1 et Rhodes 2 indiquaient leurs badges, l’avait saisi par les jantes, soulevé puis expulsé jantu-militari. Sans un mot d’explications.

La planète des gommes

Au même moment, toutes sirènes hurlantes, deux voitures de police s’approchaient et s’arrêtèrent dans un crissement de patates. Les patates avaient remplacé les pneus depuis que, suite à  une manipulation génétique qui avait mal tourné dans un laboratoire brésilien, les pneumatiques avaient progressivement pris le pouvoir sur la terre. Deux inspecteurs sortirent de leur voiture, l’arme en alerte.

– Haut les jantes

– Vous êtes en état d’arrestation

– Mais que se passe-t-il, bon sang, demanda la gomme, qui était maintenant maintenue au sol mais un surpuissant inspecteur de police, issu du croisement entre une roue de tracteur et de char d’assaut.

Elle comprit plus tard, une fois arrivée au poste, ce qui lui valait cette arrestation. Son portrait remplissait le cadre réservé aux avis de recherche barré d’une mention impitoyable, dégonflé ou vif. Finalement, elle avait eu chaud. Le commissaire de police lui expliqua tous les délits qui lui étaient reprochés: 138 excès de vitesse, dont plus de la moitié excédait 50 miles par heure au-dessus de la limite autorisée, l’utilisation de cartes bancaires volées, trois braquages de garages. C’est alors qu’elle comprit: on croyait qu’elle était une autre (3). Toute famille a ses pneus galeux. Dans la sienne, c’était son frère, Mattéo, qui toute sa vie avait flirté avec les bas-côtés. Pendant un temps, elle fut prise de découragements. Cela lui prendrait plusieurs années avant de montrer sa véritable identité et pendant ce temps-là  son frère continuerait ses infractions et elle d’y répondre devant la police. Cela ne pouvait pas se passer ainsi. Dans la cellule collective, se trouvait un hispano-pneumatique qui cuvait son huile depuis le matin, la chemise à  l’air. Sentant que c’était là  sa chance, la gomme saisit la chemise pour la revêtir, se salit un peu les rainures pour faire plus vraie et attendit qu’on vienne lui dire de sortir. Ce qui ne tarda pas trop. Une heure plus tard, un inspecteur Michelin vient chercher le dénommé «  El Gomma ». La gomme se leva, pris une voix sourde « C’est moi ».

– Tiens, prends tes affaires, casse-toi et arrête de picoler.

– Bien, chef.

Et la gomme, devenue El Gomma, put sortir de la ville, usurpée-usurpatrice.

Depuis 24 heures maintenant, elle roulait sans relâche vers la frontière. Arrivée en bordure du Rio Grande, elle s’arrêta, creusa un trou dans la terre meuble et y déposa le dernier papier d’identité qui lui restait: une carte de donneur de gomme avec sa photo et son nom dessus. Elle regarda une derrière fois le dernier élément qui la rattachait à  sa vie d’avant. Bien des années plus tard, dans ses mémoires, El Gomma écrivit, à  propos de cette histoire qu’un nuage déposa une goutte de pluie à  ce moment précis. D’aucuns pensent que c’était une larme.

  1. Une autre variante est de raconter l’histoire «  à  la manière de ». D’un aveugle, d’un écrivain célèbre, d’un journal
  2. Je sais bien que Sacremento et El Paso se trouvent dans d’autres états que le Texas, mais raconter des histoires cela permet de prendre des licences littéraires avec la réalité
  3. En France, l’usurpation d’identité concerne, à  des degrés divers, près de 300.000 personnes. TC Boyle en a fait un libre, Talk, Talk, où de plus le personnage central est sourd ce qui complique la rédaction des dialogues, mais il s’en sort à  merveille.

Un exercice un pneu difficile

Un exercice un pneu difficile


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Commentaires

  1. […] suppose de sortir des sentiers battus. Ici, vous pourrez lire l’histoire de la mort d’une gomme. Mais avec cet hymne à  la chaussette, qui peut aussi se chanter sous la douche les matins froids de […]