La tournée à  Rémi

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  • 6 avril 2010

Ci-après une nouvelle écrite en ce mardi 6 avril

Brest, 9 juin. Demain j’arrête.

Au bar de la rue de la Porte. Le Régional qui s’appelait. Pas de l’épate mais de l’étape. Celle du Tro Bro Leon (1) des bistrots de Brest. Avec le temps c’était devenu un plus facile parce qu’il y en avait moins, et un peu plus dur parce que le foie était touché. Et le foie pour un chemin de croix c’est essentiel.

Au bar serti d’inox, astiqué comme il se doit chaque soir avant d’aller se coucher par Bruno, le patron de l’estaminet, ce qui lui valait son lot de blagues quotidiennes, «  Alors, tu l’as bien astiqué hier soir? », deux individus à  l’âge indéterminé mais à  l’allure soiffarde discutent.

– T’as voté?

– Où ça?

– Pour l’Europe.

– Je suis contre

– Justement t’aurais pu voter contre

– Tu viens de dire que c’était pour?

– Pour l’Europe? Oh, là , viens je te paie un canon

– J’aime bien çà  comme défense

– De la défonce européenne, Môssieur

– Tu mettras un jaune s’te plaît Bruno, et pas la peine de le noyer. Aujourd’hui, je rends hommage au petit Grégory, pas d’eau de la journée

– Et un Rioja pour moi, et pas de la piquette, c’est le jour de l’Europe quoi

– Au fait, c’était hier les élections

– Je me disais aussi, y’a les résultats dans le journal.

Dans la côte du grand turc, aller au bistrot n'est pas facile. Il ne faut mollir des mollets.

Dans la côte du grand turc, aller au bistrot n'est pas facile. Il ne faut pas mollir des mollets.

Il est huit heures du matin et le café commence à  s’animer. Près de la porte de l’arsenal, on y servait autrefois le vin par tonneau. Avant de reprendre leur marche vers chez eux, les ouvriers du port venaient se jeter un petit canon à  la fin de leur journée et parfois pour commencer. L’habitude de dresser le couvert est restée. Sur le comptoir, une cinquantaine de verres attendent alignés comme des militaires des clients qui ne viendront pas. Sauf le dix du mois. C’est le jour du RMI. Ce jour-là  c’est l’ambiance des grands soirs. A la banque, quand Bruno va déposer sa recette, on l’interroge toujours sur la provenance de tout cet argent. Dealer, revendeur de voitures volées, proxénète? Non, juste marchand de bonheur éphémère. Tout le reste du mois, les kroums vont s’empiler sur son cahier de caisses. Au Crédit Bruno, on l’appelle parfois. Un crédit bancaire et social à  la fois. Ces jours-là , les débiteurs effectuent la longue transhumance qui les mène de chez eux à  cet estaminet pour régler leur dette. Quand ils ressortent, ils sont rincés. Sans argent et plein d’alcool. La journée à  Rémi comme ils l’appellent, c’est le jour où on laisse s’échapper dans les vapeurs de l’alcool les remords et les regrets, le désespoir et la tristesse quand elle veut bien se décrocher de leur peau. Parfois, ça marche pas. Rentrés chez eux, ils n’ont qu’une envie, celle d’ouvrir les robinets mais le gaz est coupé pour cause de facture impayée.

Le 12 novembre.

La grue jaune et immense balance sa boule de pierre comme un métronome rythme les mains d’un musicien. Le mouvement de balancier enlève à  chaque passage un peu des murs de l’immeuble qui abrite le Régional. Opération de renouvellement urbain qui disaient. «  C’est trop moche, avait dit le maire. Il faut moderniser ».

– C’est trop moche, n’importe quoi, pleurait Bruno, sur le trottoir d’en face avec plusieurs de ses amis venus assister à  la destruction de leur repaire.

– Ben, si, quand même Bruno, c’était pas super beau.

– La beauté c’est une question de perception. Nous c’est parce qu’on est moche à  l’intérieur, qu’on croit que tout est aussi amoché que nous, avait dit Le Prof, surnommé ainsi parce qu’il portait des lunettes qui lui servaient à  faire les mots croisés du journal.

La discussion s’était arrêtée là . Personne n’avait envie de parler de peur de montrer son émotion. Elle passait pas bien cette grosse boule dans la gorge et c’était le crachin qui embuait leurs regards. Les solides gaillards n’en menaient pas plus large qu’un soir de beuverie à  Djibouti. Le dernier pan du mur de l’immeuble venait de se coucher comme un éléphant achevé par des braconniers. Dans la savane brestoise, les défenseurs des animaux rebroussaient chemin pour aller se réchauffer au Tennessee (3).

– Passer du Régional (4) au Tennessee, y’a pas à  dire, ça sent la promotion.

– Comme si on n’était pas déjà  assez envahi par les amerloques. Déjà  en 1917, ils sont venus à  Pontanézen

– Ta gueule Renan, tu l’as déjà  raconté 27.000 fois ton histoire du jazz qui arrive avec les ricains par Ponta (2). Le jazz est parti. Maintenant il reste la java ou le reuz, c’est selon.

– C’est pas tout les gars, on doit trouver un nouveau nom à  ce bar. Le Tennessee, c’est trop loin. Elle comprendra jamais Mémère. Quand je vais lui dire que je vais au Tennessee, elle va croire que je prends la poudre d’escampette.

– Elle sait même pas où c’est l’état du Tennessee, ta bonne femme.

– Peut-être. Mais en tout cas elle sait que c’est pas à  Brest.

– Bon, je propose le radeau de la Méduse.

– Tu crois qu’on tangue déjà  pas assez, Bébert. Quitte à  être dans Brassens, plutôt Les copains d’abord.

– Mais on n’est même pas copains. Et puis cela fait un peu slogan du FN ton truc: les français d’abord, les brestois d’abord, les copains d’abord. D’toutes façons, si on va toujours à  Dabord, on va pas réussir à  sortir du port.

– Bien dit, Jean-Re.

– M’appelle plus comme ça, Jo.

– Pourquoi, c’est pas comme ça que tu t’appelles Jean-Re.

– Tu vas prendre mon poing.

– Pas dans la figure, en tout cas vu comment tu sais viser.

– C’est bon les gars, j’ai trouvé. On va l’appeler le RSA.

– C’est nul comme nom.

– Ouais, on dirait le nom de l’Afrique du sud

– Tu me diras là -bas, ils ont l’habitude de Boer.

– Arf, arf

– Non, RSA pour Repaire Salutaire des Amis. Ce sera son nom de code, histoire de remplacer la journée à  Rémi. Ouvert une fois par mois, le jour du RSA. Tu vois, autrement c’est trop impersonnel. Tu touches l’argent que déjà  il commence à  filer. Ce jour-là , ce serait un peu notre 14 juillet à  nous.

– Ouais, et on serait des agents secrets en mission.

– Eh, James Bond, mollo sur la mauresque.

– Et avec qui on va danser alors si c’est le 14 juillet?

– Avec Jean-Re

– Arrête avec ça, Jo.

– On dansera pas. On défilera.

Notes.

1. Le Tro Bro Leon est une course cycliste à  travers le Finistère. On l’appelle aussi le petit Paris-Roubaix, sauf que le départ a lieu à  Lannilis.

2. L’histoire est vraie. Le soldat américain Europe, le bien-nommé, introduisit le Jazz sur le continent européen à  partir de Brest, lieu de transit des troupes américaines venues donner un coup de main aux alliés français et britanniques face aux allemands. L’histoire est racontée à  la MPT de Pontanézen par une exposition mise au point par Ronan Cadiou qui connaît bien cette aventure.

3. Le Tennessee est un état américain assez mythique chanté par le blues. Principales villes: Nashville et Memphis. C’est aussi le nom d’un vrai bar, rue de la Porte.

4. Le vrai bar dont il est question ici ne s’appelait pas Régional, son vrai nom c’était Pelforth, en tout cas c’est la seule enseigne qui dure sur la devanture. Il n’a pas été détruit non plus mais cela ne saurait tarder. Situé dans le quartier de Quéliverzan, l’immeuble qui l’accueille menace de s’effondrer et son intérieur sert à  son propriétaire à  emmagasiner diverses affaires.

Merci à  Steven Le Roy qui m’a fait découvrir cette tradition cette appellation d’origine contrôlée, la tournée à  Rémi, un jour triste de retour d’enterrement.

Bar_progres

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Commentaires

  1. […] La lecture de « L’homme qui marche dans la rue » peut se suivre de celle de « L’homme à  l’épaule baissée » et « La journée à  Rémi » […]