Les sacs de l’homme du supermarché

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  • 24 janvier 2010

Samedi, dans un hypermarché.

Il a l’air égaré et traîne deux sacs remplis, les porte sur le tapis qui les avale sans broncher. A dix mètres je le regarde lui l’homme du supermarché. Qui est-il cet homme aux sacs lourds comme un cheval mort? Le crane en passe de se dégarnir, il doit approcher doucement de la cinquantaine. Pour lui elle sera sans bedaine. Pendant que le client précédent paie ses achats, il vide son sac, il vide ses sacs. Commence alors la longue litanie des bouteilles de bières, de vins et de whisky. Perdue dans ce maelstrom, une baguette sous plastique se demande ce qu’elle fait là . Sur le visage de l’homme du supermarché, ses yeux naviguent sans s’arrêter. Leur course ne semble jamais s’arrêter. La caissière luit dit BAM*, il lui dit «  ça boume? ». Bam-Boum. Discussion onomatopée? Bof. L’un de ses sacs en nylon n’est pas vidé. Il en présente le contenu à  la caissière qui compte une vingtaine de bières de 50 centilitres. Leur couleur verte apparaît en transparence. A quoi pense-t-il cet homme? A sa femme qui lui a demandé d’acheter tout cet alcool pour oublier qu’il est son mari? A ce gosse de 17 ans, et demi!, qui lui a refilé un bifton pour aller acheter de l’alcool à  sa place? A lui qui, avec Roger, boira à  en perdre la raison, à  en oublier la raison, parce qu’il ne sait même plus pourquoi il boit et qu’il boit pour oublier qu’il ne sait pas? A ce licenciement qui l’a laissé sur le bas-côté à  cinquante ans passés? «  Ne me secoue pas, je suis plein de larmes », dit la chanson.

Sur ses épaules, une pasquale. Une coupe de cheveux d’un autre siècle: court sur le dessus, long sur l’arrière, un peu gras. C’est moche comme une R14. C’était la mode il y a vingt cinq ans. Ca et les jeans tâchés de bleu, bien moulants. Chez lui, la vie s’est arrêtée il y a vingt cinq ans. Peut-être qu’il va fêter la victoire de la France au Championnat d’Europe des nations de 1984, s’enivrer avec Judith et Béa, pleurer sa grand-mère qui vient de mourir, se croire immortel, encore une fois. «  58,75 euros s’il vous plaît ». L’alcoolisme mondain c’est quand seuls les riches peuvent se payer leur dose. Lui a de plus en plus de mal. Il sort son porte-monnaie sabot en cuir marron, lui arrache quelques billets, dit qu’il n’a pas l’appoint. L’hôtesse lui sourit. Elle est debout depuis le début de son service. Le dos droit sur lequel s’enlace une longue queue de cheval blonde. Elle a vingt ans. Il pourrait être son père mais il ne l’est pas. Il n’est même pas certain d’être celui de ses enfants. A quoi bon savoir. Ses yeux tanguent encore dangereusement. Le danger peut venir de partout. Il ramasse dans ses sacs son butin du jour. Direction la maison. BAM, dit la caissière. Il ne répond pas.

Boum, fait le bruit de la voiture qui vient de le renverser sur le parking du supermarché alors qu’il le traversait. Maintenant il gît par terre. Il n’a mal nulle part. Autour de lui, les bouteilles libèrent leur contenu. Il entend déjà  sa femme l’accuser de sentir l’alcool. Il pense déjà  à  l’excuse qui lui trouvera « tu devineras jamais, je me suis fait renverser par une voiture et je suis mort ». Une excuse en béton. Comme le sol sur lequel il a atterri.

*Bonjour-Au-revoir-Merci, formule de politesse obligée des supermarchés

Photo d’illustration de Sfar téléchargée sur Flickr

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