Philosophie en séries, de Thibaut de Saint Maurice

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  • 9 août 2009

philoseriesC’est un petit livre précieux que vient de publier Thibaut Saint Maurice. Professeur de philosophie au lycée, l’auteur a découvert que son enseignement passait mieux en prenant pour base les références culturelles de ses élèves à  savoir le monde de la télévision et les séries en particulier. Dans Philosophies en séries, il reprend les notions philosophiques principales en s’appuyant sur des séries télévisées actuelles en les décodant.

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Ainsi, sous sa plume, la série Dexter devient l’occasion de réfléchir à  la notion de la justice, entre vengeance et punition en appelant Lévinas à  la rescousse, et légalité et légitimité avec Aristote.

On connaît tous Jack Bauer, le héros de la série américaine 24 heures chrono. Entre la sonnerie agaçante des téléphones de la cellule anti-terroriste de Los Angeles (CTU) et les menaces permanentes contre les USA, son peuple ou son président, voilà  Jack Bauer embarqué dans une quête téléologique selon les principes de la morale de John Stuart Mill «  la morale du bonheur ou de l’intérêt, fait qu’une action est bonne quand la fin qu’elle poursuit est utile au bonheur ». Mais au bonheur de qui? Quand Jack Bauer sacrifie son acolyte, Toni Almeida, il est définitivement anti-kantien, nous dit Saint Maurice puisque qu’il va au-delà  de la déontologie s’attachant non pas aux principes mais aux conséquences, d’où son conséquentialisme, «  un homme peut avoir à  mourir pour en sauver des milliers d’autres ». Pour Bauer, l’intention n’est pas suffisante et il puise son sens moral dans la finalité de ses actions. Au risque d’éprouver un peu plus les fondamentaux de notre justice moderne. Ce qui n’est pas pour rien dans le débat sur la légitimité de la torture qui a suivi la diffusion de certains épisodes de la série.

Enfin, dans son dernier chapitre, le professeur s’interroge sur le fait qu’une série télévisée puisse être une œuvre d’art en nous appelant à  regarder les Season finale, les derniers épisodes de la saison d’une série voire de la série tout court. Pour Hannah Arendt, citée par l’auteur, il ne faut pas confondre «  les œuvres d’art et les biens de consommation », c’est-à -dire les objets que l’homme fabrique. Comment alors définir l’art? Serait-ce quelque chose de «  non-consommable », n’ayant aucune fonction «  dans le processus vital d’une société », et par là , puisque non consommable, qui durerait plus longtemps? Moyen de divertissement, produit économique, outil de manipulation politique parfois, les séries ne correspondent pas à  la définition première de l’art. Sauf à  les considérer au travers d’un nouveau paradigme qui cherche à  répondre non pas à  la question «  qu’est-ce que l’art? » mais «  quand y-a-t-il art? », comme Nelson Goodman le propose. Pour Goodman, nous dit Saint-Maurice, la condition de l’art est l’activation. Cette activation a lieu quand une œuvre est produite devant un public ou pour un public, en dehors de tout contexte culturel préalable, mais à  la condition de respecter la chronologie de pensée de son créateur. Une série serait alors une œuvre d’art si le spectateur peut la voir dans l’ordre supposé par son créateur. Ce faisant, le spectateur active la série en tant qu’œuvre d’art, ce qu’elle n’aurait pas été si personne n’avait pu la regarder. Avec Levinson, on ne pourra cependant pas réfuter l’idée que «  le contexte social, historique et culturel des œuvres est nécessaire pour en comprendre le fonctionnement symbolique », laissant alors leur universalisme se déliter. Cette scène du dernier épisode de la dernière saison de Six Feet Under, ne nous dira pas le contraire.

NB. On notera que l’auteur ne prend que dix séries pour appuyer sa démonstration. Leur choix est pertinent même si à  mon sens les rapports aux pouvoirs auraient mérité d’être appréhendés via la série majeure de ces dix dernières années à  savoir A la maison blanche, et le rapport à  la fatuité de l’existence avec Le miel et les abeilles. Pouf, pouf. Ou bien du rapport à  l’amitié dans How i met your mother (Comment j’ai rencontré ta mère), et à  la Science dans The big bang theory.

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Commentaires

  1. […] séries télévisées constituent une source intarissable de divertissement. On peut même en tirer des leçons philosophiques. En voici quatre que je suis toutes les semaines, importées des USA, en VO of course. Je […]

  2. mcabon dit :

    Il est chouette, pouf, pouf, le site sur le Tao de Pooh.

    C’est vrai que l’on pourrait en faire de même pour beaucoup d’oeuvres qui au quotidien ne révèlent pas leur intensité.

  3. le bateleur dit :

    La philosophie a le vent en poupe.
    (que d’amis de la sagesses … si peu de sages reconnus, on préfèrerait le flux aux personnes ?)
    Sinon,

    quelqu’un (Benjamin Hoff) a exploré avec un certain bonheur l’univers de Winnie l’Ourson, tout aussi propice (si ce n’est plus du fait de la non fermeture de l’image inachevée qu’est le dessin animé) pour illustrer des concepts essentiels de la philosophie (ici il est question du TAO, mais tout est largement exportable …)
    http://www.just-pooh.com/tao.html