Invention d’un nouveau genre littéraire : le roman de train. Principes et manifeste.

  • 1
  • 3 juin 2015

Un voyage en train est un moment spécial. Jamais innocent ni dépourvu d’intérêt sur le plan de la connaissance de la nature humaine. Il y a tant à écrire que j’ai bien peur de manquer de batterie sur cet ordinateur qui me sert à aligner les mots, d’autant que chacun sait que les TGV de la ligne Brest-Paris ne sont pas riches de prises électriques pour les gueux. C’est dire l’urgence qui m’anime à poser ces mots par écrit. On n’écrit d’ailleurs que sous l’urgence de voir ces mots sortir et s’animer.

Il y a tant à écrire que cela pourrait devenir un genre littéraire à part entière : le roman de gare étant déjà pris, cela pourrait s’appeler le roman de train (ou le roman de renart si vous voyagez sur un renard), le romanichelle si vous vous déplacez en roulotte, le rominet pour les voyages à dos de chat. Le roman de train ne serait d’ailleurs pas un véritable roman. Car la réalité, dans un train, dépasse bien souvent les esprits les plus imaginatifs de la fiction. Il n’y a quasiment pas besoin de filtres. Comme Samuel Benchetrit a écrit « les chroniques de l’asphalte », très drôles et émouvantes à la fois, je vous conseille le troisième tome sorti en poche il y a peu et l’histoire de Dédé et du lama, on sortirait « les chroniques du rail », dans un genre anthropologique itinérant qui n’aurait pas déplu pas à feu Lévi-Strauss, le savant pas le marchand de jeans. La première aurait lieu dans le désert… ferroviaire français. Autant dire que le public est large. Je crois qu’on tient le succès.

Un roman-récit

Le roman de train serait un livre classé en récit. L’incongruité du nom et de sa classification témoignerait de l’une des caractéristiques des histoires de train (pas les histoires qui traînent même si, vous le savez, certaines des conversations de vos voisins immédiats peuvent être lassantes, « je t’entends mal », « oui, je suis dans le train là… », « Tu as vu pour la réunion avec Robert ? Quel con ce Robert, entre nous » craché aux oreilles d’un wagon entier…) : ce décalage permanent entre la réalité et le perçu. Comme si vous étiez sur le quai d’un gare à regarder des trains qui passent avec des gens qui parlent dedans, dont vous percevez les conversations, mais sur lesquels vous n’avez pas de prise. Vous comprenez 5 mots à la minute quand ils en éructent 200 à la seconde. Si vous voyagez avec eux combien de mots percevez vous ? Et si les mots sortent de votre bouche et tombent à la vitesse d’une cinquantaine à la fraction un tiers de minute, et que votre train voyage à 130 kilomètres (ben oui c’est la ligne Brest-Paris d’un autre côté, c’est pas comme si on avait autre chose que le nom « ligne grande vitesse ») ? Voilà que j’invente la théorie de la relativité des conversations, 110 ans avant Einstein si on compte à l’envers. La classe. Oui, mais la troisième.

train

E=MC2

Parce que oui, « le roman de train, un récit », serait nécessairement relatif. D’ailleurs, on ne pourrait le lire que dans un train en mouvement sur une liseuse fournie par la SNCF (prévoir une batterie de rechange) ou au wagon-restaurant (pour lequel il faudra un jour rétablir la vérité vraie, car s’il est presque un wagon, il n’est sûrement pas un restaurant) avec un café (« Dix-huit euros cinquante, merci ». « Euh, dix-huit euros cinquante le café ? », « Ben, oui. Vous pouvez le prendre ailleurs si vous voulez ». Hi, hi, hi). Comment on saurait que les personnes sont dans un train pour les autoriser à lire ? Très simple. Elles ont les jambes recroquevillées par manque de place, leur bras touche un autre bras qui n’est pas le leur et cela bouge tellement que l’on se croirait au Népal en plein séisme. Evidemment, si vous manquez de temps pour contrôler ces conditions, il y a encore plus simple pour le savoir : vous ne pouvez pas vous connecter à Internet et il n’y a pas de prise. Une chance sur deux d’être dans le train ou alors en Lozère. Et si vous n’êtes dans le train pour la Lozère, aucune chance que vous soyez ici pour lire ces lignes. Selon le principe de Shrödinger, on ne peut pas dire si vous existez ou si vous n’existez pas. Vous êtes un peu les deux en même temps. En Lozère, sans savoir si vous existez ou pas, manquerait plus que la maison d’hôtes qui vous accueille soit branchée sur MoneyDrop pour que l’idée du suicide assisté fasse son chemin.

No one is innocent

Le roman de train serait forcément absurde, les héros éphémères et les propos incohérents. Un peu comme un livre de Marc Lévy *. On passerait du coq à l’âne sans prévenir, captant au vol des conversations sans prévenir qui parle. Des chapitres entiers seraient consacrés à la description du ronflement du voisin. Gros potentiel pour la version sonore du bouquin. D’autres éditions spéciales seraient des « best-of » des histoires rassemblées par thème : les plus belles rencontres, les blessures physiques, un spécial gastronomie, les chansons autour du train, « et j’entends siffler le train », train et faits divers… J’imagine les colloques et les produits dérivés. J’en parlerai à B Sensory. J’ai déjà le titre : « nouvelles de ton arrière-train ». Tout ce business qui ne demande qu’à être capté. Il est là devant nos yeux, et surtout nos oreilles. On le néglige, on le délaisse, « ça fait longtemps qu’on les as pas vues » finalement, j’aimerais bien aller plus loin, détailler le business plan, lever des fonds, monter une équipe motivée pour changer le monde, acheter un baby-foot, dévoiler ce potentiel énorme aux yeux ébahis de la société mais je crois bien que je suis en panne de batte…

*Notez que je suis inutilement méchant. J’aurais pu dire, plus justement « un peu comme le dernier bouquin de Mark Haddon ». Mais l’auteur n’est pas très connu et pour le twitt-clash pas très porteur. Je devrais prendre Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique Lyonnais. Et oui j’aime le foot et la littérature. Comme Camus. Exactement. Comme Camus. On ne choisit pas les terrains de foot de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marquer. Mais l’on peut choisir ses références à défaut d’en avoir le talent. C’est ce que l’on appelle : le talent de choisir de ses références quand on n’a pas de talent. Ce qui est un talent en soi et annule la précédente qui entraîne, par voie de conséquence, que l’on n’a pas de talent ce qui est contraire à ce que nous venons de démontrer. Comme on dit à Pouldreuzic, « il y a une couille dans le pâté », mais comme tout est bon dans le cochon…

Down the train

Partager