Tomber sept fois, se relever huit

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  • 7 mars 2014

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu un esprit entreprenant. Par entreprenant, j’entends en capacité de prendre des risques face à la routine établie. Une forme de remise en cause personnelle permanente. Et c’est avec ce même état d’esprit qu’il y a de cela treize ans, je quittais le Télégramme où j’officiais en tant que journaliste à la rédaction économique pour lancer ma propre revue : Un Autre Finistère.

Ce mensuel d’actualités locales prétendait apporter un éclairage nouveau sur le département à partir de dossier, d’enquêtes, d’investigations sur la nature même de ce département. Ce fut un échec financier patent. Les raisons en sont multiples et j’ai beaucoup réfléchi à cet insuccès par la suite. J’avais beaucoup investi dans cette société comme tous les créateurs d’entreprises : de l’enthousiasme, de la créativité, de l’argent. J’ai conservé les premiers et perdu le dernier. Beaucoup. Environ 60.000 euros entre les investissements initiaux et les cautions que les banques et les associations de soutien à l’entrepreneuriat ne manquent pas de vous faire signer. Les risques c’est pour vous, pas pour elles.

Quand à quelques jours du dépôt de bilan, deux ans après le début de l’aventure, quand je savais que rien n’était sauvable, je me souviens avoir pleuré après avoir raccroché d’une conversation avec un ami qui vivait lui aussi une situation analogue. C’est la force de l’amitié que de partager tous les moments de la vie. Il faisait chaud en cette fin de mois d’avril. Dehors, dans la cour qui me tenait lieu de jardinet quelque part dans le quartier de Kérinou. J’avais 29 ans, et je ne laisserai personne dire que c’est le plus âge de la vie. J’ai découvert alors les méandres de la protection sociale qui font (faisaient car je crois que la loi a changé) que, quand vous êtes le chef de l’entreprise, vous n’avez le droit… à aucun droit. Il me fallait alors rebondir, comme on dit dans le jargon de ceux qui ne se laissent pas abattre. Rebondir sans se cogner au plafond. Assumer les responsabilités aussi. Sociales, quand on me demandait ce que je faisais. Financières, pour payer ces foutues cautions, ce qui allait me prendre sept ans, jusqu’au dernier sou. Juridiques ensuite. La première conséquence juridique tenait à ma situation de directeur de la publication. Un directeur de la publication, ou une directrice, assume la responsabilité juridique de ce qui est publié dans son journal. En l’occurrence, ce qui allait me rattraper, c’est une plainte pour diffamation de l’ordre monastique d’Avallon, une association appartenant à la liste des mouvements sectaires publiée dans un rapport de l’Assemblée nationale quelques temps plus tôt. Les membres de cette secte nous poursuivaient, le rédacteur et moi, pour l’avoir mentionné. Trois procès plus tard, tribunal d’instance, cour d’Appel, et Cour de Cassation, et autant de victoires de notre part sur le bien-fondé de l’enquête, la justice reconnaissait notre juste volonté d’informer. Cela m’a coûté personnellement 7.000 euros. Condamnée aux dépens, c’est-à-dire à payer les frais de justice, cette association n’a jamais remboursé les sommes dues. C’est là, je crois, un drame de la Justice, de ne pas être capable de faire respecter les décisions qu’elle prend.

La deuxième conséquence juridique a été le processus de liquidation même de la société. Alors qu’aucune faille ou erreur patente de gestion n’a été indiquée par le mandataire judiciaire, la procédure vient de se clore cette semaine. Onze années après. La faute à un débiteur, quelqu’un qui devait de l’argent à la société qui était la mienne, lui-même en redressement judiciaire, et qui de ce fait a prolongé la procédure pendant tout ce temps.

Ce n’était pas une épée de Damoclès, entendons-nous bien, il n’y avait pas de risques particuliers. Mais tout de même, j’ai attendu ce moment avec une certaine impatience.

Quand j’informais de cette clôture un ami expert-comptable qui m’a conseillé pendant tout ce temps, il m’a tenu ces propos devant mon étonnement sur la longueur de la procédure :

– Cela permet de mesurer tout le temps qui est passé depuis, et tout ce que tu as fait de ce temps.

Et effectivement, cet événement amène à se poser la question du chemin parcouru. Depuis lors, beaucoup de choses ont changé dans mon existence. Mes filles sont au collège maintenant. Ma vie personnelle a connu de grands changements. J’ai remonté une entreprise, qui dure depuis, dès la semaine qui a suivi la fin de la première. Je me suis présenté à des élections avec conviction. J’ai changé de métier, passant de journaliste à enseignant. J’ai vieilli, je pense que le mot qui convient le mieux, j’ai grandi. J’ai perdu beaucoup d’amis aussi, sans me l’expliquer vraiment. Et de cet échec économique, j’ai retenu une leçon qui était le titre d’un livre de Philippe Labro et qui tient au fronton de ma vie depuis : “Tomber sept fois, se relever huit”.

 
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