Le parlement européen vient de voter contre la mise en oeuvre d’Acta, ce traité international en discussion qui se voulait régenter Internet et la propriété intellectuelle en général. On lira ici un article sur le fond du dossier. Revenons sur la forme et sur cette photo diffusée sur les sites Internet de plusieurs journaux aujourd’hui.

Qu’y voit-on ? Des députés brandissant des pancartes sur lesquelles on peut lire œHello Democraty. Goodbye Acta .

 

C’est si beau que l’on dirait de la country.

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Il y a quelque chose de choquant dans cette photo. Alors qu’elle est sensée défendre le pluralisme de l’Internet, elle prend les mêmes formes que ce qu’elle est supposée combattre : une forme de totalitarisme, linguistique ici.

Forte de 27 membres, l’Union européenne compte 23 langues officielles, sans compter les langues régionales qui éprouvent encore des difficultés, comme c’est le cas en France à  disposer d’un statut officiel les protégeant.

Si la langue anglaise est, on le sait, la plus diffusée dans le monde en dehors de ses frontières naturelles, sa main-mise sur les différents pouvoirs économiques, politiques, médiatiques et scientifiques est dangereuse. Pour la langue anglaise elle-même d’abord. Le niveau de ceux qui parlent cette langue la conduit inéluctablement à  devenir un langage vernaculaire de bas étage, le globish devenant à  la linguistique ce que le hamburger est à  la gastronomie, un ersatz bien fade.

Pour les autres langues aussi, qui perdent progressivement leur statut de langue officielle de l’Union européenne. Déjà , nombre de documents ne sont pas traduits dans les 23 langues de l’UE, et quand ils le sont, c’est souvent le texte en anglais qui vaut comme disposition officielle. Or une langue, par ce qu’elle induit de l’imaginaire, dans les concepts utilisés est signifiante. Il est ainsi quasi-impossible de définir à  un non-germanique le concept d’Heimat. On peut s’en approcher mais rarement l’embrasser entièrement.
Ces mêmes parlementaires européens savent-ils ce qu’ils font en brandissant ces pancartes, toutes identiques comme si la démocratie qu’ils évoquent devait être une homogénéisation de la pensée comme discours dominant des élites. Et pourquoi le font-ils d’abord ? Pour se faire comprendre d’eux-mêmes ? Assurément, non. Pour faire passer leur message dans les médias internationaux ? On ne saurait dire mais peut-être comme c’est déjà  le cas sur les théâtres des conflits mondiaux où les peuples pour dire le mal qui les ronge interpellent dans leurs langues les téléspectateurs alanguis. Mais alors, n’est-ce pas une manière de reconnaître que l’adversaire, la vision capitaliste anglo-américaine du monde, a déjà  triomphé ? Un peu comme les esclaves de l’empire romain adoptaient la langue de leurs maîtres pour mieux les servir.

On se doit d’apprendre les langues. A l’école et tout au long de sa vie. La langue anglaise en fait partie, elle est précieuse, tout comme l’allemande, l’italienne, l’espagnole, la chinoise, l’arabe et la japonaise. Tout comme aussi, la langue des arts, la langue du sport, la langue du savoir, la langue de la philosophie, la langue des silences, car la langue n’est pas qu’un parler, elle est la manière dont nous interprétons le monde pour mieux le comprendre. Lui donner un caractère unique, pour inverser Babel, c’est se frotter à  la prison du conformisme, ce mouton panurgique rampant qui est la tentation de tous et le combat de quelques uns. « La langue de l’Europe, c’est la traduction », écrivait Claude Hagège, le linguiste français, en reprenant les propos d’Umberto Eco. Hello diversity, goodbye, single-lity.

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