L’homme dans le fossé et ses chaussures de sport orange

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  • 9 mars 2011

Un dimanche ordinaire d’un mois de mars banal au parc de Kervallon dont la route principale descend vers la Penfeld. Avec les enfants, je me promène sous la voute des arbres qui renaissent et dont les bourgeons, déjà , font pencher les branches.


– Et c’est quoi cette plante qui pousse à  côté des orties?

– De l’oseille

– Dis-donc, elle doit valoir beaucoup d’argent alors.


Et la promenade continue, les regrets de ne pas être meilleur botaniste aussi.

Sous les talus qui bordent le passage, d’immenses trous béants ouvrent leurs gueules et exposent leurs trésors: des bouteilles en plastique, quelques sacs éparpillés, le sol est aplati comme si quelqu’un dormait là . Je raconte à  mes filles l’expérience que je m’apprête à  réaliser en rédigeant un livre in situ, en l’écrivant sur place dans ce même bois courant mai. Une histoire de noyé dans la rivière.


Je pourrais venir avec toi, Papa?, demande l’une

– Oui, mais tu sais, je resterai la nuit aussi.

– La nuit aussi! Et il fait noir dans ce bois?


Soudain, à  une trentaine de pas, un corps gît dans le fossé, près du chemin que nous empruntons. J’intime aux enfants de rester là  où elles sont. Le corps est celui d’un être humain. Quand je m’approche, je ne fais pas le fier. Ma première pensée est de me demander s’il vit encore. Je n’ai jamais vu de mort de ma vie, et je n’ai pas envie de commencer aujourd’hui.

Kervallon

Je distingue le soulèvement de ses poumons. L’homme gît au milieu de plusieurs branches qui lui entourent les pieds qui se finissent par des baskets neuves à  la couleur orange vif. Il ne saigne pas mais ne parle pas non plus. Position latérale de sécurité, quelques mots sortent difficilement de sa bouche, «  je veux mourir » sentence ou espoir à  laquelle succède «  t’es qu’un flic ». L’haleine comme ses vêtements semblent imbibés d’alcool. Au téléphone, les services d’urgence donnent leurs consignes, demandent la localisation, passent un médecin. Le keffieh de l’homme l’enrobe pour réchauffer son corps bleuit par le froid. Puis arrivent, une vingtaine de minutes après guidés par l’un des promeneurs que les filles sont allées quérir en contre-bas du chemin, près des jardins-ouvriers.

Après les quelques mots du début, l’homme n’a plus rien dit. Pendant vingt minutes, il respire fortement. Seules quelques quintes de toux ponctuent son sommeil comateux. Les urgentistes arrivent. Les chaussures noires se placent près des chaussures oranges. Qu’est-ce que peuvent bien se raconter des chaussures quand elles se rencontrent? Les unes qui sauvent, les autres qui fuient, sur la même route mais dans des sens opposés. Celles à  la virgule qui veulent poser un point final, et les noires, très pros, qui ajouteraient bien des suspensions.

Je remonte sur le chemin, la promenade se poursuit alors que s’achève ce dimanche ordinaire d’un mois de mars banal au parc de Kervallon, sur cette route qui n’est jamais assez longue.

nike

A noter que le service d’urgences se joint en appelant le 112, sauf en Suisse.

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