Olivier Bomsel est professeur d’économie au sein de l’école Mines ParisTech. Après son ouvrage « Gratuit! » paru en 2007, il revient dans son dernier livre, «  L’économie immatérielle, industries et marchés d’expériences », sur les raisons et les conséquences de l’apparition de l’écriture numérique. Une partie de cette interview paraîtra dans le prochain numéro de Geek Magazine dans un dossier consacré à  l’économie du gratuit. Il anime également un blog sur BooksMag.

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Dans votre livre, vous parlez du passage de l’économie des choses à  l’économie des mots, celle de l’immatériel. De quand peut-on dater la naissance de ce basculement?

On peut la dater de l’invention, par l’économiste britannique Ronald Coase, de la notion de coût d’organisation ou de transaction (1937). Toute l’économie à  la fois marxiste et néoclassique, y compris Marshall, s’appuie sur l’idée que le consommateur achète «  naturellement » les produits proposés par les producteurs. Les choses changent quand Coase dit «  attention, pour utiliser le marché, il faut payer des coûts d’information ». L’économie n’est pas une géographie raisonnée, une thermodynamique de la production et des échanges, c’est la science des incitations, de la coordination entre individus au sein de la société, et donc des échanges d’information. Quand on y regarde de près on voit que l’écriture y joue un rôle important: celui d’acter des accords sur un support pour éviter les malentendus ex-post.

L’écriture facilite alors les échanges

Il existe deux types d’échanges entre individus. D’abord des échanges transactionnels, quand on correspond, où l’on parle pour qu’un autre réponde. Toute l’information échangée est subordonnée aux besoins respectifs des parties. Il est alors absolument essentiel dans les protocoles de transaction que celui qui parle soit identifié par l’autre. Initialement cette opération d’identification se faisait par la perception visuelle et le langage. La grande invention de Babylone ou de Sumer, c’est l’écriture qui fige des accords en l’absence des parties et laisse une trace. Cela inclut la monnaie qui a toujours eu statut d’écriture. Mais qui pose un problème d’identification des parties et de validation des actes. L’introduction d’une monnaie-écriture crée aussitôt le problème de la fausse monnaie. Et puis, il y a les échanges médiatiques, d’une source vers un public non-identifié. Avec une identification, par l’intermédiaire d’un éditeur ou directeur de la publication. Le projet de publication est une opération consciente et revendiquée qui structure la valeur ” le sens et l’utilité ” du signal émis.

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Que change l’écriture numérique de ce point de vue?

L’écriture numérique, le codage binaire 0,1, a trouvé en l’espace d’une dizaine d’années, plusieurs milliards de scripteurs et de lecteurs à  travers le monde. Cela interroge sur les usages et les règles de cette écriture. Internet est le premier support technique qui permet simultanément les échanges transactionnels et médiatiques. De mon point de vue, le numérique n’est pas qu’un support technique, sur le plan conceptuel, c’est une écriture. La question se pose alors de savoir quels sont les effets induits, ce que les économistes appellent les externalités, d’un système d’écriture radicalement nouveau.

Le premier système d’écriture connu date d’il y a 4.500 ans. Il a été modernisé, en Occident, par les alphabets phéniciens, grecs et latins il y a trois millénaires, alors que d’autres régions déployaient leurs propres systèmes. Depuis, rien. Et maintenant, en vingt ans, entre 1990 et aujourd’hui, l’écriture numérique est adoptée par la planète toute entière et aucun pays ne songe à  s’en exclure. Dans cette phase de propagation, le standard numérique a été perçu comme devant apporter des bénéfices considérables par la diminution des coûts de transaction, entraînant l’extension de la division du travail dans un contexte de mondialisation des échanges. C’est la première étape de la numérisation qui alphabétise au 0;1 l’ensemble de la planète. La télévision ” dont on éteint le signal analogique ”, et, plus largement, tous les outils de communication sont devenus numériques, en tant qu’émetteurs et récepteurs de 0;1.

Après l’alphabétisation, la deuxième étape consiste à  s’interroger sur le bénéfice collectif à  ce que tout le monde partage le même standard, en appréciant parmi les effets induits, les nuisances liées à  la circulation de l’écriture numérique: usurpation d’identité, falsification, contrefaçon des actes, distorsion de concurrence Ces problèmes élèvent les coûts de transaction car il faut se protéger de ces nuisances par des assurances, de la sécurité supplémentaire De plus, si l’écrit est encouragé, une inflation des écritures se met naturellement en place. Des écritures se substituent à  d’autres et éloignent l’économie du réel, c’est-à -dire de l’effectuation des transactions physiques. Cela a été le cas avec la titrisation des dettes immobilières des ménages américains. Il faut alors créer des éléments qui permettent d’authentifier, identifier, valider, contrôler, limiter les écritures. C’est le sens de la régulation monétaire et des lois successives sur la confiance dans l’économie numérique, l’économie de l’écriture. A défaut, les coûts de transaction peuvent devenir incroyablement élevés.

A une époque où tout le monde peut parler, s’exprimer, et ne s’en prive pas, notamment sur les réseaux sociaux, la réglementation est-elle la solution?

D’autres effets induits concernent la circulation médiatique. On a perdu la mesure de ce qu’était la différence entre publication et correspondance en laissant publier de l’information qui n’avait pas les caractéristiques de l’information publiable. Historiquement, l’information médiatique circule d’une source vers un public anonyme. Cela permet la propagation du savoir, des règles sociales et avec elles, la coordination de la société via certaines normes. C’est pour cela que les pouvoirs publics ont mis en place des moyens visant à  encadrer ces effets, en rendant les éditeurs responsables des activités de publication, et en censurant la propagation de l’information nuisible.

C’est ainsi que ça se passe en France au 17ème– 18ème avec le principe du privilège d’édition incitant les auteurs à  publier sous contrôle de la censure royale visant ex-ante l’ensemble des publications. La Révolution française met un terme à  ce dispositif en laissant les éditeurs libres mais responsables de leurs publications. Lesquelles ne doivent pas transgresser des règles fixées par la loi: appel au crime, diffamation, etc. L’éditeur internalise alors le fait de se conformer à  la loi afin d’éviter les sanctions C’est le principe du pollueur-payeur. Le pollueur a intérêt à  ne plus polluer.

Ce qui est nouveau avec le numérique, c’est l’idée d’une dissolution possible du «  Qui parle ». La valeur d’une information ce n’est pas son accessibilité mais le fait qu’elle soit encadrée, émise par des marques prescriptrices. Les réseaux sociaux étant ici un mix entre correspondance et médias. Ainsi, par exemple, la page Facebook de Zahia D., la Vénus tarifée des bleus, comportait de nombreuses photos du temps que sa page lui servait de vitrine commerciale. A travers Facebook, c »était elle qui parlait. Avec la médiatisation de ses clients, ces éléments ont été aussitôt repris par de nombreux journaux pour de tout autres usages. La valeur des infos sur Zahia D. a grimpé en flèche dès lors que la presse, et notamment Le Monde, s’est mise à  en parler. Selon qu’elles sont à  usage transactionnel ou médiatique, ces photos n’ont pas la même valeur. Zahia D. a dû depuis détruire sa page Facebook. Je ne sais s’il faut réguler par la loi, mais il est certain que la circulation médiatique d’informations transactionnelles ou privées constitue un sujet de débat très actuel.

Qui prescrit la consommation du sens? N’est-ce pas là  le succès d’Apple durant ces dernières années?

L’écriture numérique advient dans un monde où ce qui est consommé l’est de plus en plus pour son sens plutôt que pour la valeur objective des choses. La consommation a de plus en plus la dimension d’une expérience signifiante dont la marque est à  la fois le prescripteur et le symbole. On consomme pour percevoir, pour jouir du sens et le signifier aux autres. L’utilité d’un produit est liée à  la dimension signifiante du bien, le jean Diesel que porte une lycéenne par exemple est doté d’une dimension symbolique forte aux yeux de la communauté de cette jeune fille. De là  la question de savoir qui va prescrire cette expérience. C’est ce qu’Apple a très bien su mettre en œuvre avec l’iPod, plus qu’avec le Macintosh d’ailleurs. Il a donné à  son produit une dimension expérimentale, émotionnelle en permettant de consommer la musique autrement, de manière nomade, en créant sa propre bibliothèque de contenus L’iPod a renforcé l’individuation du rapport à  la musique jusqu’alors consommée par des groupes: les couples ont leur chanson, les tubes identifient des générations Apple s’est approprié la prescription de l’expérience individuée de la musique. Les éditeurs, les majors n’ont pas pu ou su suivre ce mouvement. Dans iPod, il y a I, Je en français.

Est-ce que le gratuit alors n’est pas l’avatar de cette économie numérique?

En période de déploiement de l’écriture numérique soit on accepte d’être alphabétisé soit on refuse et on s’exclut du monde. Et même si on ne l’accepte pas, on peut y entrer malgré soi comme en a fait l’expérience l’industrie de la musique. Les bénéfices de l’adoption de l’écriture sont tels que les Etats sont prêts à  y sacrifier le respect de la propriété des écrits. De là  la gratuité apparente des contenus. Mais maintenant que l’écriture est là  la question se pose de savoir comment on va consommer son sens. Tout le monde converge, au niveau des Etats, à  son rythme, vers l’idée qu’il faut faire respecter la propriété intellectuelle. Vient alors une autre question qui est de savoir qui va être efficace dans la prescription du sens. Les moteurs de recherche, tel Google, qui ramasse tout et réalise des bases de données géantes, ou bien des marques, clairement identifiées par la sélection effectuée en amont, qui ne veulent pas se laisser resquiller par les moteurs de recherche.

C’est-ce que fait Rupert Murdoch avec l’ensemble de ses journaux à  l’échelle de la planète? Est-ce que cela peut fonctionner?

Oui. L’information est une marchandise comme une autre. Les individus ne consomment pas de l’information brute, ils consomment de l’information marquée. Le processus éditorial qui collecte, trie, vérifie, regroupe dans un «  contexte » l’information signifiante, est valorisé par des noms propres, des marques éditoriales. Le lecteur s’identifie comme lecteur du Monde, de Geek Magazine, de Gallimard ces mots, ces marques pèsent lourd.

Et est-ce que les nuisances du numérique peuvent être prises en compte au temps des lobbies et de l’individualisme? Car cela suppose que des décisions soient prises sur une échelle de temps plus longue, alors que nous vivons dans une dictature de l’immédiateté.

Il y a deux scénarios. Soit les industriels des réseaux ont des comportements opportunistes, laissant faire ou encourageant la resquille, et la société cherchera à  compenser par des moyens externes , des mesures ex-post, concrètement des taxes. L’Internet sera alors de plus en plus taxé.

Soit les industriels sont sensibilisés aux effets négatifs que peuvent avoir leurs produits. Tant que pour le consommateur final il n’y a pas d’embarras à  resquiller le copyright et les marques, et d’ailleurs on pirate beaucoup plus les contenus de grandes marques, ce qui montre leur valeur, cela continuera. Si par contre, il y a un risque tangible à  la contrefaçon, le consommateur va chercher à  se protéger. C’est la fonction de l’Hadopi. En créant un marché de l’embarras à  contrefaire, elle va induire celui des solutions contre cet embarras. Le consommateur aura intérêt à  accepter les solutions techniques des réseaux pour éviter cet embarras.

Tout le monde n’est pas d’accord avec cette vision. En particulier du point de vue culturel, une frange de la population considère que les biens culturels doivent être partagés par tous.

Dans l’économie, il y a un certain nombre de règles de base dont la première est le fait que les individus ont le droit de devenir propriétaires. Cela permet des logiques d’intérêt individuel qui servent au final la prospérité de la société dans son entier. Et cela vaut pour les biens matériels comme pour les biens symboliques. Comment imaginez-vous que les 500 millions de dollars d’investissement dans Avatar aient pu se réunir sans règles de propriété?

S’il n’y a pas de répression du vol, vous donnez un signal à  l’industrie pour inventer des techniques d’effraction de plus en plus puissantes. La propriété devient alors inapplicable. En Europe, bien plus qu’aux Etats-Unis, on a vécu dans l’idée d’une alternative au capitalisme. Les débats ont duré plus d’un siècle jusqu’à  l’effondrement du modèle soviétique. De nombreuses personnes vivent dans le système capitaliste, qui repose sur la propriété, en pensant que ce n’est pas un bon système et rêvent d’un autre monde possible. De fait, dès que les institutions capitalistes que sont les banques, la monnaie, la fiscalité, la propriété sont en jeu, cela cristallise les passions.

D’un côté il y a l’économie comme discipline de création et d’évaluation de systèmes incitatifs ou de modes de coordination de la société. De l’autre, la politique qui dit ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas avec des phases de réévaluation des décisions. C’est cela le protocole démocratique nécessaire pour tirer des lignes d’actions. Ce qui est dommage c’est que l’économie reste le parent-pauvre de l’éducation, ce qui ne permet pas toujours à  nos concitoyens de prendre la pleine mesure des enjeux de la modernisation des institutions.

Propos recueillis par Mikaà«l Cabon

Le livre d’Olivier Bomsel a paru chez Gallimard.

Cadeau bonus (gratuit donc), une intervention de Paul Ariès sur France 3, dont les propos suivent une logique intéressante quoiqu’un peu idéaliste.

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