Libération nous informe aujourd'hui sur le thon rouge et sur la décision de la Cicta… de ne rien faire. Voici deux articles publiés dans la Tribune qui relatait en septembre 2006 cette situation ubuesque.
"Il y a un mois, il s’en est fallu d’une arête de sardine que le thon rouge ne bloque le port de Marseille. Thoniers de Méditerranée et le Rainbow Warrior II se retrouvaient face à face à l’entrée du port français. Invectives, menaces, tensions, les deux parties s’accusaient réciproquement des causes du désordre. Avec ce mode opératoire, Greenpeace cherche à alerter l’opinion publique mondiale sur les menaces pesant sur les océans en prenant appui sur le poisson le plus emblématique de la méditerranée : le thon rouge. Pêchée depuis plusieurs millénaires, cette espèce connaît une surexploitation de ses stocks en Atlantique et en Méditerranée. Malgré les quotas.
Car ceux-ci ne sont pas respectés. On peut estimer au double du quota de 6.000 tonnes les prises des thoniers français. Le thon rouge sert à alimenter un marché en plein développement et qui peine à se rassasier : les spécialités culinaires japonaises, sushi et autres sashimi. Les importateurs nippons achètent le kilo de thon rouge entre 20 et 50 euros, et peuvent monter jusqu’à 1.000 euros pour certains spécimens de haute qualité ! Un véritable magot pour les armements qui déploient des technologies dignes des cadors de l’espionnage pour trouver les bancs de poissons : satellites, avions de reconnaissance, sonars ultra-sophistiqués, GPS… Indispensable aussi pour rentabiliser des investissements considérables. Un thonier senneur vaut entre 3 et 5 millions d’euros.
30.000 tonnes de production
Pour satisfaire cette demande croissante sont apparues les fermes d’élevage. La FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation, considère que « la production annuelle de thon rouge grâce à cette technique s'établirait actuellement autour de 25.000 tonnes, soit 10.000 tonnes de plus qu'il y a à peine cinq ans ». L’Ifremer parle lui d’une production passée de 200 tonnes en 1997 à 30.000 tonnes aujourd’hui. Les fermes nourrissent leurs thons avec quantité de poissons pélagiques, 225.000 tonnes selon Greenpeace. De plus, elles se fournissent en jeunes thons prélevés sur les stocks dans une grande opacité. Si bien que l’essentiel des quantités de thon rouge pêchée n’est plus débarqué. Les thoniers senneurs transfèrent leurs pêches dans des bateaux piscines qui convoient les thons vers les fermes d’engraissage où ils sont gavés puis revendus. Ces fermes ont donné naissance à de grosses PME qui, pour certaines, réalisent jusqu’à 100 millions d’euros de chiffre d’affaires par an. On retrouve ces fermes d’engraissement, près de 60 au total, sur le pourtour méditerranéen de l’Espagne à la Turquie. Ce dernier pays s’apprête à rejoindre les 41 pays membres de la Cicta. Cette commission internationale sur les thonidés fixe les totaux admissibles de capture. Lors de sa prochaine réunion, fin novembre à Dubrovnik (Croatie), elle devrait proposer une diminution des prises tolérées et la mise en place d’un dispositif de contrôle plus coercitif.
Le temps presse. Et le thon rouge n’est pas la seule espèce menacée par la surpêche. Depuis plus de dix ans, les scientifiques poussent des cris d’alarme. L’inquiétude pointe. L’anchois connaît des variations inquiétantes de sa population et l’Union européenne restreint les périodes de pêche et les quantités pêchées. La morue de la mer du Nord subit le contrecoup de pêches massives dans les frayères, ces lieux où naissent les poissons. Idem pour la sole. Sur le littoral, la coquille Saint-Jacques, en baie de Saint-Brieuc ou en Rade de Brest, ne doit son salut qu’à une politique de pêche très restrictive, de fortes amendes aux contrevenants et la mise en place d’un dispositif d’écloserie, en particulier au Tinduff près de Brest. Pour répondre aux baisses de pêche des poissons traditionnels, les professionnels se retournent, innovation technologique aidant, vers les poissons des grands fonds. Empereur, grenadier, sabre, ces poissons aux noms guerriers, sont apparus massivement sur les étals des poissonniers sous forme de filets. De par la rudesse de leur écosystème, ces poissons ne se reproduisent que lentement. Les pêches massives entreprises dans leurs stocks les menacent eux aussi de coupes sévères dans leurs effectifs.
La surpêche n’est pas la seule responsable de cet état de fait. Sous la pression de l’opinion publique et des réglementations européennes, le secteur s’est majoritairement rangé aux arguments des scientifiques. Nombre de scientifiques s’accordent à dire que les conséquences du réchauffement climatique en cours seront d’une autre ampleur. Halieute à Ifremer, Jean Boucher a travaillé à la coordination d’une mission intitulée « Défi Golfe de Gascogne ». Pendant quatre ans, 80 chercheurs et 6 millions d’euros ont été mis à sa disposition pour étudier ce golfe sous toutes ses coutures. Le Golfe de Gascogne revêt une importance capitale aux yeux des pêcheurs français car il représente leur zone naturelle de pêche. La zone s’étend à l’est d’une ligne allant de l’entrée de la Manche au nord de la Bretagne au Cap Finisterre en Espagne. Unique en son genre par son exhaustivité et l’approche transversale qui présidait à ses objectifs, l’opération a permis « de donner l’état de santé de cet écosystème, la nature de la faune et de la flore et leurs dynamiques », précise Jean Boucher. Ses résultats portent autant sur l’état des stocks, la production biologique que les risques d’intempéries et les conditions de services et de navigation qui intéressent autant, les scientifiques, les décideurs politiques, les pêcheurs et les banques et assurances qui leur prêtent de l’argent ou garantissent leur activité.
A bord de la Thalassa et des navires côtiers de l’Ifremer, l’équipe de Jean Boucher a sillonné l’ensemble du Golfe. Ses conclusions sont édifiantes. Si certaines espèces indigènes, telle la daurade grise et, à un degré moindre, le bar, voient leurs populations croître, d’autres subissent de plein fouet les changements climatiques. Ainsi, le cabillaud ou encore le merlu se raréfient. « Nous avons constaté également que certaines espèces tropicales, comme le Saint pierre rosé, élargissent leurs aides de distribution. Elles ne dépassaient pas Gibraltar il y a trente ans. On les y observe fréquemment aujourd’hui ». La raison tient dans l’augmentation de la température du Golfe : +1°C en quinze ans. Là où l’atmosphère s’est réchauffée de 0,8°C en moyenne. La concentration en azote, du fait des rejets d’origine agricole, ont augmenté de 70% en 30 ans, ceux en phosphates ont diminué de 30% sur la même période, en lien avec la baisse des rejets issus des lessives. Ces évolutions entraînent de lourdes conséquences sur la chaîne trophique. « Ces effets se surajoutent, explique Jean Boucher. Cela démontre l’importance des activités humaines dans les changements constatés au-delà du simple effet direct de la surexploitation par la pêche ». Autre conséquence et pas des moindres : au début de la chaîne alimentaire, les plantes océaniques souffrent de l’évolution brutale de leur milieu dont on ne sait pas encore mesurer pleinement les conséquences. Et elles fournissent près de la moitié de l’oxygène de la planète. C’est dire l’enjeu des études scientifiques menées actuellement pour mieux appréhender l’océan. Régulateur climatique essentiel, l’or bleu veut voir l’avenir en rose.
Interview
Stéphan Beaucher, responsable du programme Océans pour Greenpeace France
Quels sont les enjeux au niveau mondial pour l’activité pêche ?
Depuis 1989, les prises stagnent aux environs de 85/90 millions de tonnes au niveau mondial, plus dix millions de tonnes rejetées en mer ou d’espèces de poissons non commercialisables. Ce chiffre plafonne car malgré l’intensification de l’effort de pêche, malgré les technologies déployées, l’écosystème mondial ne peut fournir plus. Les ressources de l’océan sont grandes mais limitées. En France, la pêcherie nationale ne fournit plus que 15% de notre consommation. Lorient et Boulogne, les plus gros ports français, deviennent des plates-formes internationales de négoce spécialisées dans les produits de la mer. La filière est devenue autonome par rapport aux aléas de la pêcherie française.. Ceux qui s’en sortent sont ceux qui depuis cinq à six ans intègrent une démarche de valorisation des produits. Je pense ici au bar de ligne, au lieu de ligne ou encore aux coquilles Saint-Jacques. En revalorisant les produits, le seuil de rentabilité des navires de pêche baisse. Si bien que certains pêcheurs de bar de ligne peuvent gagner leur vie en pêchant 40 kilos de poisson par jour seulement.
Vous défendez une vision globale de la pêche qui regrouperait les composantes économique, sociale et environnementale. En quoi cela consiste t-il ?
L’avenir est à la pêche durable. Cela suppose de prendre en compte l’impact environnemental global de la pêche. De limiter les engins et les techniques de pêche, de ne pas pêcher sur les frayères. Il n’y a pas de mauvais engins de pêche mais de mauvais usages de ceux-ci. Le temps est venu d’une éthique écologique et économique. A ce titre, l’Union européenne débarque trop tard. Les efforts entrepris sont trop tardifs et trop localisés. La solution est plutôt à trouver dans l’augmentation des tailles minimales de captures et le respect des quotas. L’évolution technique a permis de pêcher plus loin, plus profond. Certaines espèces ont été décimées et pour d’autres les stocks sont manifestement insuffisants. C’est pourquoi nous proposons la création de réserves marines qui permettraient la protection de la ressource. Quand elles existent, les pêcheurs sont les premiers gagnants car les stocks de poissons disponibles augmentent.
Pêcheurs et écologistes clament leur amour de la mer, pourquoi n’arrivez-vous pas à vous entendre ?
Bien entendu, les pêcheurs sont avant tout des amoureux de la mer. C’est un métier difficile. Nos intérêts sont semblables mais en théorie seulement. Dans le Var, en Bretagne, des comités locaux, régionaux, des pêches ont entamé leur révolution et s’efforcent de changer leurs pratiques pour les rendre plus vertueuses, pour eux et l’environnement. Mais à côté de cela, sur le secteur de la pêche industrielle, la réaction peut souvent se résumer ainsi : « J’en prends autant que je peux ». Les intérêts défendus deviennent capitalistiques, vu les investissements engagés sur certains bateaux, à court terme. Ce ne sont pas les nôtres.
Cet été, le « Rainbow Warrior II » a cherché à entrer dans le port de Marseille. Cela a occasionné un emballement médiatique qui a mis au devant de la scène la question du thon rouge. Est-ce une réussite pour vous ?
Avant la médiatisation de l’affaire, j’ai animé une conférence-débat sur cette question : 150 personnes dans la salle. Après, le double ! Le monde entier a parlé de cet accrochage, au Vietnam, en Alaska, au Qatar… La société civile a trop souvent été écartée de ces débats. La mer est une ressource qui ne peut pas être privatisée. Elle n’appartient à personne, pas plus à moi qu’au pêcheur du coin.























3 réponses pour le moment ↓
1 Stephanie // 21 novembre 2007 à 12:43
Désolé pour cette interlude vidéo mais selon moi le thon comme le saumon ne se sont jamais aussi bien portés
http://www.dailymotion.com/video/x3hu7p_sushi-teckto320×240_fun
http://www.dailymotion.com/Majuma/video/x3gdmd_naruto-shippuden-preview-34-vostfr_creation
Promis, je ne recommencerai plus
A bientôt !
Steph
2 mcabon // 21 août 2009 à 13:55
On peut également lire cet article qui met en partie à jour celui-ci.
3 deguisement clown // 4 février 2010 à 15:18
Je dis bravo l’Europe. Il était temps d’arrêter ce scandale de pécheurs avides d’argent qui n’hesitent pas à sacrifier l’avenir de nos enfants qui risquaient de ne pas connaitre le Thon rouge. Ce ne sont pas des vrais pecheurs ce sont des pilleurs des mers.
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